Un imposant symbole de paix

Le pin blanc («Pinus strobus»). Illustration tirée d’«Histoire des arbres forestiers de l’Amérique septentionale», de François André Michaux.
Photo: Wikimedia CC Le pin blanc («Pinus strobus»). Illustration tirée d’«Histoire des arbres forestiers de l’Amérique septentionale», de François André Michaux.

Depuis toujours, ils servent à bâtir autant qu’à rêver… Dans cette série estivale, Le Devoir tente de cerner de quel bois sont faits les arbres qui nous entourent. Aujourd’hui : le pin blanc.

Il entre dans la catégorie des géants et il a longtemps dominé les forêts du Québec de sa haute taille, pouvant atteindre 40 mètres. Depuis 2017, le pin blanc apparaît sur le drapeau et les armoiries de la Ville de Montréal pour représenter la contribution des Premières Nations à la fondation de la métropole. Symbole de paix, le pin blanc est intimement lié à la culture autochtone.

« Il monte haut dans le ciel pour qu’on puisse le voir de loin et ses racines affleurantes courent loin sur le sol pour que quelqu’un puisse facilement trouver le chemin pour venir jusqu’à l’arbre de la paix », relate André Dudemaine, fondateur et directeur de Terres en vues.

André Dudemaine est Innu. À la demande de la Ville, il a siégé au comité chargé de trouver un symbole fort pour représenter les peuples autochtones sur le drapeau de la Ville. Depuis 1833, quatre nations étaient représentées sur les armoiries de la Ville de Montréal : les Français (la fleur de lys), les Anglais (la rose), les Écossais (le chardon) et les Irlandais (le trèfle). Les nations autochtones étaient les grandes oubliées, une lacune que la Ville de Montréal a voulu corriger.

« Les symboles qu’on retrouvait déjà sur les armoiries de Montréal étaient des symboles végétaux. Alors, si on voulait marier un symbole autochtone à tout ça, il fallait faire des recherches du côté des végétaux et, assez rapidement, le pin blanc s’est imposé », se souvient André Dudemaine.

Cet arbre a toujours été intimement lié à la vie des Autochtones. « C’était l’arbre dominant des forêts à l’arrivée des Européens. Il est imposant à plusieurs niveaux, notamment sa longévité, car il peut vivre quelques siècles et prendre des dimensions importantes. Les arbres adultes résistent très bien aux feux de forêt à cause de leur hauteur et parce qu’ils ont la peau dure », explique-t-il.

Il monte haut dans le ciel pour qu’on puisse le voir de loin et ses racines affleurantes courent loin sur le sol pour que quelqu’un puisse facilement trouver le chemin pour venir jusqu’à l’arbre de la paix

 

« Autour des villages autochtones, on procédait à des brûlages sélectifs pour nettoyer la forêt et éviter que les feux de forêt naturels viennent menacer la population, poursuit M. Dudemaine. Ça décourageait certaines espèces et ça en encourageait d’autres. Le pin blanc était de ceux qui survivaient bien. »

Le pin blanc servait notamment à recouvrir les maisons rondes et tipis d’été, dit-il. Il était aussi utilisé en médecine traditionnelle. « C’était un compagnon de la vie commerciale et de la culture matérielle des peuples autochtones », résume M. Dudemaine. C’est d’ailleurs le seul végétal indigène au Québec qui apparaît sur le drapeau de Montréal.

L’arbre de paix

Mais l’importance de cet arbre va bien au-delà de ces considérations, car il occupe une place centrale dans la mythologie autochtone. « C’est l’arbre de la paix. Il est devenu le symbole d’une autorité politique. Dans la perspective amérindienne, l’autorité politique n’est pas personnelle, c’est quelque chose qui est collectif. C’est l’unité qui fait la force et elle est représentée par le grand arbre. C’est donc quelque chose de très important. »

Chez les Algonquins, voir un pin blanc tomber signifiait que, quelque part, un chef, un grand leader, était mort, raconte André Dudemaine.

Le chef wendat Kondiaronk aurait évoqué cet arbre mythique dans un discours prononcé lors de la Grande Paix de Montréal, de 1701 : « Aujourd’hui […] le Soleil a dissipé tous ses nuages pour faire paraître ce bel Arbre de paix qui était déjà planté sur la montagne la plus élevée de la terre ».

Le pin blanc est également présent sur le drapeau des Cinq-Nations, note Christine Zachary Deom, ex-cheffe du conseil mohawk de Kahnawake, qui a elle aussi siégé au comité appelé à choisir le symbole pour représenter les Autochtones sur le drapeau de Montréal. « Il a une fonction de gouvernance. Il est le symbole de la paix, mais aussi de pouvoir », dit-elle. Le symbole du cercle est aussi important pour illustrer l’idée du lieu de rencontre que représentait Hochelaga, ajoute-t-elle.

Feux de forêt

Autrefois abondant au Québec, le pin blanc se fait aujourd’hui plus rare. La pratique des Autochtones consistant à provoquer des feux de forêt avait aussi pour objectif de favoriser la production de petits fruits et elle a bien servi le pin blanc, explique l’ingénieur forestier Christian Messier, professeur au Département des sciences biologiques de l’UQAM et à l’Université du Québec en Outaouais. « C’est une espèce qui apparaît après le feu parce que [le pin blanc] a besoin d’un sol minéral pour germer et de lumière pour se développer. Il ne peut pas pousser à l’ombre comme l’érable à sucre. Il doit grandir dans un milieu ouvert. »

Le pin blanc, qui peut vivre jusqu’à 400 ans, est le plus grand arbre des forêts de l’Est du Canada. Au XVIIIe siècle, il était prisé pour la construction des navires de la flotte anglaise. « La France s’était alliée avec la Suède, et l’Angleterre ne pouvait plus aller chercher son bois en Suède. Les Anglais sont venus le chercher ici et aux États-Unis. D’ailleurs, les pins blancs étaient réservés à la couronne d’Angleterre », raconte Christian Messier.

Ce géant des forêts a contribué à l’essor économique du Québec et de l’Ontario — qui en a fait son emblème. Son bois aux teintes pâles, apprécié par les ébénistes, sert notamment à la fabrication de meubles, de portes et de fenêtres. Les coupes soutenues et le contrôle des feux de forêt ont cependant contribué à son déclin. « Il y a eu énormément de coupes et le pin blanc est passé de 15-20 % du couvert forestier à environ 2 % aujourd’hui. On coupait beaucoup d’arbres, mais on n’en plantait pas et il y a moins de feux de forêt. C’est un cercle vicieux », constate M. Messier.

Des ennemis

Le pin blanc a aussi des ennemis redoutables. Le premier est le charançon du pin blanc, un insecte qui s’attaque à sa flèche terminale. « Ça ne tue pas l’arbre, mais quand l’arbre atteint quatre ou cinq mètres, l’insecte pond ses œufs dans la flèche terminale. Le pin va développer beaucoup de flèches terminales qui vont faire baisser sa valeur », explique Christian Messier.

L’autre ennemi du pin blanc est la rouille vésiculeuse. Ce champignon qui affectionne les jeunes pins s’introduit par les aiguilles et se propage le long de la branche pour tuer le cambium.

Une nouvelle menace pourrait mettre en péril le pin blanc. Cette fois, elle vient de l’Ouest du pays. Le dendroctone du pin, un insecte indigène qui fait des ravages importants dans les forêts de Colombie-Britannique depuis les années 1990, aurait maintenant traversé les Rocheuses dans sa lente marche vers l’est. « Le pin blanc n’a aucune résistance contre cet insecte. Selon certains entomologistes, d’ici 20 à 30 ans, il devrait arriver en Ontario et au Québec. »

Christian Messier ne croit pas que le pin blanc va disparaître de la forêt québécoise, mais, selon lui, il ne retrouvera jamais sa place d’antan dans le paysage. « J’ai des craintes. Le chêne, on est en train de le perdre. L’orme d’Amérique a été décimé. Le frêne est en train de disparaître et la pruche est menacée par un insecte exotique. »

Les peuplements naturels de pins blancs, comme il en existait au XVIIe siècle, sont désormais en nombre réduit. Il en reste un remarquable au Témiscamingue, dans la forêt de l’Aigle, signale M. Messier : « On trouve dans ces quelques centaines d’hectares de forêt de magnifiques pins blancs qui dominent. Quand on se promène là, on se demande si on ne vient pas de changer de pays. »

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