La grande séduction du bac brun

Selon le plus récent bilan de Recyc-Québec, les Québécois continuent d’envoyer au dépotoir la vaste majorité de leurs déchets de cuisine, de leurs restants de table et de leurs aliments périmés, alors que ces matières organiques pourraient se retrouver dans un «bac brun».
Photo: Hubert Hayaud Le Devoir Selon le plus récent bilan de Recyc-Québec, les Québécois continuent d’envoyer au dépotoir la vaste majorité de leurs déchets de cuisine, de leurs restants de table et de leurs aliments périmés, alors que ces matières organiques pourraient se retrouver dans un «bac brun».

Le Québec est très en retard sur les objectifs de recyclage des matières organiques qui avaient été fixés il y a maintenant une décennie. Le gouvernement Legault espère toutefois faire mieux grâce à une nouvelle stratégie qui doit permettre de généraliser l’accès au « bac brun » dans l’ensemble de la province. Des investissements de 1,2 milliard de dollars sont prévus sur 10 ans pour soutenir les nombreuses municipalités et les commerces qui ne récupèrent toujours pas ces matières.

Les Québécois continuent d’envoyer au dépotoir la vaste majorité de leurs déchets de cuisine, de leurs restants de table et de leurs aliments périmés, alors que ces matières organiques pourraient se retrouver dans un « bac brun ».

Les objectifs fixés dès 2011 prévoyaient pourtant de recycler 100 % de ces matières dès 2020. Or, moins de la moitié des municipalités offrent aujourd’hui le service de collecte. La participation demeure également très insuffisante, puisqu’à peine 27 % des matières dites « putrescibles » sont recyclées, selon le plus récent bilan de Recyc-Québec, soit celui de 2018.

Le gouvernement Legault souhaite bonifier ce taux en recyclant ou en valorisant « 70 % de la matière organique visée » d’ici 2030, selon ce qu’on peut lire dans la « Stratégie de valorisation de la matière organique » dévoilée vendredi par le ministre de l’Environnement Benoit Charette. Ces matières comprennent notamment les résidus alimentaires et verts, mais aussi les boues municipales issues des usines de traitement des eaux usées. Elles peuvent être recyclées par compostage, épandage ou biométhanisation.

Pour espérer atteindre cet objectif, le gouvernement souhaite étendre l’accès à des infrastructures de collecte et de traitement de ces matières à « tous les citoyens du Québec » d’ici 2025. Actuellement, 57 % de la population québécoise est desservie par une collecte des résidus alimentaires.

« La stratégie permettra d’accélérer la mise sur pied de services de collecte et d’installations de traitement de la matière organique adaptés à tous les contextes régionaux », a promis le ministre, en précisant qu’il souhaite développer des débouchés locaux pour ces matières. Le gouvernement aidera donc les municipalités « à mieux gérer les résidus alimentaires et verts sur l’ensemble de leurs territoires », a fait valoir Benoit Charette.

Le gouvernement augmentera aussi les redevances pour l’enfouissement des matières résiduelles, qui passeront de 23,51 $ à 30 $ par tonne. « Il s’agit d’un signal clair indiquant que le Québec entend décourager l’élimination des matières résiduelles au profit de leur valorisation », a fait valoir le ministre Benoit Charette.

Qui plus est, Québec « encouragera, puis obligera », la collecte des matières organiques dans les industries, commerces et institutions (ICI). Selon les données inscrites dans le plus récent bilan de Recyc-Québec, le « taux de recyclage » du secteur des industries, commerces (dont les restaurants, les hôtels et les détaillants en alimentation) et établissements scolaires ou de santé atteignait à peine 5 % en 2018. Sur le million de tonnes de matières organiques générées, 51 000 tonnes ont été recyclées, majoritairement par « compostage ».

Afin de mettre en œuvre sa nouvelle stratégie, le gouvernement Legault compte investir 1,2 milliard de dollars au cours des prochaines années, dont 450 millions dès 2020-2021. Un engagement financier salué vendredi par l’Union des municipalités du Québec et la Fédération québécoise des municipalités (FQM). « Les sommes investies permettront de valoriser les matières organiques, qui composent encore aujourd’hui 60 % de nos matières résiduelles », a fait valoir le président de la FQM, Jacques Demers.

Bannir l’enfouissement

Le taux de recyclage pour le seul secteur « municipal » a atteint 35 % en 2018. Sur les 1,9 million de tonnes de matières organiques générées, 1,2 million ont donc été « éliminées », très majoritairement en finissant dans un dépotoir. Au total, selon les données de Recyc-Québec, le Québec a alors généré 3,9 millions de tonnes de matières organiques. De ce nombre, 2,9 millions de tonnes ont été enfouies ou incinérées, alors que 1,1 million de tonnes ont été recyclées.

Le « Plan d’action 2011-2015 de la Politique québécoise de gestion des matières résiduelles » avait pourtant fixé la barre nettement plus haut. On souhaitait ainsi « recycler » 60 % des matières organiques putrescibles dès 2015. L’« objectif » du gouvernement — qui était inscrit dans le bilan 2015 de Recyc-Québec mais qui a disparu dans le bilan 2018 — était alors de bannir, d’ici 2020, l’enfouissement de la matière organique putrescible.

Un tel bannissement aurait permis de réduire les émissions de gaz à effet de serre du Québec, puisque les matières organiques qui se décomposent dans les sites d’enfouissement produisent du méthane, un puissant gaz à effet de serre. Selon le plus récent bilan québécois des émissions de gaz à effet de serre, le secteur « déchets » a généré 5,8 % de toutes les émissions de la province en 2017, soit 4,6 millions de tonnes, dont quatre millions de tonnes pour l’enfouissement. La stratégie annoncée vendredi devrait permettre de réduire de 270 000 tonnes les émissions de gaz à effet de serre d’ici 2030.

Le directeur du Front commun québécois pour une gestion écologique des déchets, Karel Ménard, estime que la stratégie du gouvernement caquiste constitue une avancée significative par rapport aux années passées. Même son de cloche du côté d’Amélie Côté, une consultante en gestion de matières résiduelles qui travaille notamment avec des municipalités et des entreprises. Ils soulignent toutefois que des efforts substantiels devront être faits pour inciter les citoyens à participer au recyclage.

« Ce n’est pas parce que les bacs bruns sont distribués qu’ils seront utilisés. Il suffit de regarder le cas du bac de recyclage. Même s’il est implanté depuis plusieurs années, ce ne sont pas tous les gens qui y ont accès qui participent », rappelle Mme Côté.

À voir en vidéo