Le royaume des monarques menacé

<p>Au début du mois, deux travailleurs d’une réserve créée par l’UNESCO en 2000 pour protéger l’aire d’hibernation des monarques, où se trouve la plus importante concentration mexicaine de cette espèce menacée, étaient retrouvés sans vie.</p>
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Au début du mois, deux travailleurs d’une réserve créée par l’UNESCO en 2000 pour protéger l’aire d’hibernation des monarques, où se trouve la plus importante concentration mexicaine de cette espèce menacée, étaient retrouvés sans vie.

À l’instar des fragiles papillons qui parcourent 5000 kilomètres depuis le Canada pour se réfugier l’hiver au sommet des montagnes du Michoacán, la vie des chercheurs et des militants mexicains qui haussent la voix pour protéger des aires menacées est de plus en plus parsemée d’embûches.

Cette année, Diego Pérez Salicrup a annulé les travaux sur le terrain d’une de ses étudiantes au doctorat. Trop risqué. Son sujet de thèse impliquait de sillonner les zones arides d’un État du Mexique devenu trop périlleux pour y mettre son nez de chercheuse.

« La violence dans certaines régions est une réelle préoccupation pour mener des recherches en environnement sur le terrain », affirme le directeur de l’Institut de recherche sur les écosystèmes et le développement durable (IIES) de l’Université autonome de Mexico (UNAM).

Pour un battement d’ailes

Au début du mois, deux travailleurs d’une réserve créée par l’UNESCO en 2000 pour protéger l’aire d’hibernation des monarques, où se trouve la plus importante concentration mexicaine de cette espèce menacée, étaient retrouvés sans vie.

Diego Pérez connaissait l’un deux, Homero Gómez González, un bouillant défenseur du monarque souvent croisé dans des conférences qui célébrait à coup de vidéos sur les réseaux sociaux le fabuleux spectacle de la nature offert à la réserve d’El Rosario par les nuages de millions de lépidoptères voltigeant pour s’accrocher aux branches des oyamels dressés au sommet des montagnes. L’autopsie a révélé que l’homme de 50 ans, retrouvé mort dans un puits, portait des lésions à la tête. Quelques jours plus tard, le corps d’un guide touristique de la réserve, Raul Hernandez, était aussi retrouvé mort, portant des traces de violence.

« Ce qui est arrivé à El Rosario, c’est très triste. La bioréserve, qui était un endroit sûr, ne l’est plus. Pas pour les touristes, mais pour les gens qui la défendent », déplore Diego Pérez, qui a mené plusieurs recherches sur cet écosystème unique perché à 3000 mètres d’altitude, essentiel à la survie du monarque.

« C’est très difficile d’être militant au Mexique en ce moment. Comme chercheurs, nous faisons du travail sur le terrain, mais seulement par moments. Les gens des communautés locales, eux, sont beaucoup plus exposés à la violence que nous. »

La bioréserve, qui était un endroit sûr, ne l’est plus. Pas pour les touristes, mais pour les gens qui la défendent.

Homero Gómez était un élu de la communauté, un ex-bûcheron reconverti en défenseur de la réserve naturelle, après avoir saisi l’importance des retombées entraînées dans sa région par le spectacle unique de l’hibernation des papillons monarques. Ce phénomène naturel attire aujourd’hui des dizaines de milliers de touristes venus du monde entier. Sur sa page Facebook, Gómez posait ces derniers mois avec des visiteurs venus de Chine, du Vietnam ou d’ailleurs.

Selon Diego Pérez, les chercheurs en environnement « ne savent jamais ce qui les attend quand ils prennent les routes de campagne ». « Il faut avoir de très bons contacts avec les communautés locales avant de se rendre quelque part. Nous n’avons pas les moyens d’avoir des gardes de sécurité. »

Tués… comme des journalistes

L’automne dernier, le ministre de l’Environnement, Victor Manuel Toledo, du nouveau gouvernement d’Andrés Manuel López Obrador (élu en novembre 2018), déplorait en conférence de presse l’existence de 560 conflits locaux au pays, nourris par l’exploitation minière, l’usage des ressources aquifères ou l’accès à des sources d’énergie. Selon ce dernier, ces conflits auraient engendré 122 assassinats, dont 99 depuis trois ans.

« Les problèmes font éclosion partout, comme des champignons ! disait-il. […] Le niveau de violence à l’égard des environnementalistes a atteint celui exercé contre les journalistes et les défenseurs des droits de la personne. »

La criminalité exacerbée et le changement d’usage des sols menacent la biodiversité et les écosystèmes de plusieurs régions du pays, souligne le directeur de l’IIES de l’UNAM.

Un cocktail dangereux

Pour Mauricio Quijada, professeur à l’École nationale d’études supérieures de l’UNAM et chercheur de l’IIES qui étudie les plantes nectarifères essentielles à la survie du monarque, la mortde Homero Gómez González « est quelque chose de troublant et de dérangeant ».

« Il faut plus de sécurité dans cette région pour assurer la préservation de ces forêts. Nous faisons très attention. Sur le terrain, il ne faut pas être au mauvais endroit au mauvais moment. »

Dans la réserve d’une superficie de plus 56 000 hectares, les zones « tampons », qui comptent pour 75 % du territoire protégé, sont toujours à risque de coupes illégales et de déforestation, croit-il. Et ce, même si des efforts et des améliorations notables ont été observés depuis 15 ans.

« La pression du milieu agricole pour convertir l’usage des sols est énorme, notamment pour la culture des petits fruits, comme les bleuets et les mûres, et des avocats. Tant qu’il y aura un marché florissant aux États-Unis et en Europe pour ces produits, ça demeurera un problème », dit-il.

Car les plantations d’avocats, cet or vert souvent contrôlé par des cartels de la drogue ou d’autres bandes criminelles, ont métamorphosé le paysage du Michoacán et fait grimper le taux de violence. Les plantations massives se rapprochent de plus en plus des zones tampons de la réserve des monarques et limitent la diversité des plantes, explique le directeur de l’IIES.

Depuis cinq ans, l’explosion de la culture des petits fruits s’est ajoutée aux menaces immenses pesant sur ces zones protégées, ajoute le chercheur. Non seulement ces plantations massives contribuent à tarir les sources nectarifères essentielles au voyage des monarques, mais elles se font aussi de plus en plus menaçantes pour les communautés montagnardes qui résistent et tentent de veiller sur ces forêts protégées.

« Le changement d’usage des sols est un enjeu majeur pour la survie des papillons et aussi pour la sécurité des gens. Le problème, c’est qu’on gagne plus d’argent au Michoacán à planter des avocats qu’à protéger les forêts. Mais tout n’est pas si simple. Certaines plantations ont aussi été permises aux communautés locales, en échange de revenus pour mieux surveiller les forêts de la réserve », souligne-t-il.

Greg Mitchell, un chercheur canadien de la division de la faune à Environnement Canada, a refusé de commenter en détail les décès tragiques survenus dans la réserve. Il pense toutefois que cela ne diminuera pas les efforts de sauvegarde déployés depuis 2016 par le comité scientifique transnational créé par le Mexique, le Canada et les États-Unis pour préserver le monarque. « Il y a encore des coupes çà et là, mais elles ont été réduites de 95 % depuis 15 ans. »

Maxim Larrivée, directeur de l’Insectarium et membre du comité scientifique trinational, renchérit et ajoute que la population des monarques, qui avait dégringolé de 80 % depuis 25 ans, semble s’est stabilisée depuis deux ans. « On compte environ 240 millions de monarques sur six hectares de sites d’hivernage, l’équivalent de six terrains d’athlétisme. Si cela se maintient, dit-il, on pourra peut-être parler d’une success story . »

Si les papillons sont plus nombreux à sortir indemnes de leur périlleux périple à travers l’Amérique, et à trouver refuge dans les branches des oyamels, leurs gardiens, et d’autres défenseurs de la biodiversité au Mexique, sont encore loin de pouvoir crier victoire.