Pour vraiment «sortir du pétrole»

Le désinvestissement peut-il être une stratégie efficace?
Illustration: Aless MC Le désinvestissement peut-il être une stratégie efficace?

Cette rubrique présente généralement des solutions efficaces pour répondre à des problèmes sociaux ou environnementaux. Cette semaine, nous nous penchons sur une solution qui n’est pas aussi efficace qu’on le croit : le désinvestissement du secteur des énergies fossiles.

On a vu des employés démissionner parce que leur caisse de retraite ne se retirait pas assez rapidement des énergies fossiles. La question à se poser est la suivante : confondons-nous le but et le moyen ? Soyons clairs, que visons-nous : ne plus détenir d’énergies fossiles dans notre portefeuille ou décarboner l’économie, c’est-à-dire réduire concrètement l’empreinte carbone de l’ensemble des activités économiques ?

Discuter au lieu de désinvestir

« Désinvestir des énergies fossiles n’équivaut pas à fermer le robinet du pétrole », prévient Jean-Philippe Renaut, directeur général d’Aequo, une firme qui se spécialise dans l’engagement actionnarial, soit le dialogue avec les entreprises afin de mener à des changements souhaités par les actionnaires. Ces derniers désirent conserver les actions des entreprises de leur portefeuille, mais ils souhaitent des améliorations, pour des raisons financières, pour des questions de valeurs ou les deux. Jean-Philippe Renaut et ses collègues d’Aequo mènent donc des discussions, assorties de demandes précises, avec la direction de grandes entreprises nord-américaines. Son expérience le pousse au constat suivant : « Pour l’instant, les titres pétroliers dont vous vous départez sont récupérés par d’autres investisseurs moins scrupuleux que vous. » Il cite le cas de la pétrolière canadienne EnCana qui, en octobre 2019, a déménagé son siège social à Denver, au Colorado, pour se soustraire au regard qui pèse sur les pétrolières de l’Ouest. EnCana a aussi changé son nom pour Ovintiv. « Le titre d’Ovintiv est accessible à un plus grand nombre d’investisseurs que ne l’était celui d’EnCana, souligne le directeur général d’Aequo. Il est maintenant inclus dans les indices boursiers nord-américains. » Désinvestir lance un message, c’est clair. Mais c’est une carte qu’on ne peut jouer qu’une fois. Une fois nos actions vendues, on n’a plus aucun pouvoir. Et tant que d’autres investisseurs sont disposés à récupérer le titre dont on se défait, l’entreprise poursuit son chemin et ses activités.

« Si vous vous interrogez sur l’impact du désinvestissement, regardez l’industrie du tabac, dit Bertrand Millot, chef de l’investissement durable à la Caisse de dépôt et placement du Québec (CDPQ). Les multiples campagnes d’exclusion et de désinvestissement l’ont-elles fait disparaître ? » Il ajoute : « Savez-vous qu’il existe actuellement une demande pour les actions des usines de charbon ? Cet investissement procure un bon rendement, puisque les titres se vendent au rabais et qu’on pourra probablement exploiter ces usines pendant dix bonnes années. Récemment, la Caisse s’est fait proposer d’ajouter des actions d’usines à charbon à son portefeuille. On a envoyé balader les proposeurs, mais ils trouveront preneurs ailleurs, c’est certain. »

Le désinvestissement peut-il être une stratégie efficace ? Le cas le plus spectaculaire est celui de l’Afrique du Sud, qui a mené à la fin du régime de l’apartheid en juin 1991, estime Jean-Philippe Renaut. « Ce fut une action menée sur plusieurs années. Elle a mobilisé la communauté internationale, et le désinvestissement n’était qu’un des piliers de la stratégie. Il a été combiné à des boycottages et à des sanctions tarifaires. »

Une stratégie est efficace si elle permet d’atteindre son but. On peut désinvestir pour de nombreuses raisons : parce qu’on estime un placement trop risqué, par exemple. De nombreuses compagnies pétrolières ne pourront pas exploiter une partie de leurs gisements; cette perspective en diminue la valeur. On se retire donc parce qu’on craint de perdre de l’argent. On peut aussi désinvestir dans des entreprises pour des raisons idéologiques, ou parce qu’on les trouve mal gérées. Mais si ce que l’on souhaite, c’est agir sur le climat, désinvestir n’est pas une stratégie efficace.

Décarboner au lieu de désinvestir

« En 2020, le pétrole et le gaz n’ont pas de véritables substituts, rappelle Bertrand Millot, de la CDPQ. Une quantité gigantesque d’énergies renouvelables est nécessaire pour remplacer l’énergie fossile. » Il poursuit : « Il faut réduire la taille de ce secteur en réduisant la demande pour le pétrole et le gaz. Mais, tant que la planète continuera de consommer des combustibles fossiles, l’urgence ne sera pas de désinvestir, mais bien de pousser les entreprises de ce secteur à réduire l’effet négatif issu de leurs activités. »

Il est question des émissions de GES, bien sûr. Mais pour Jean-Philippe Renaut, cela va plus loin. « Les activités de ce secteur ont une influence sur la vie animale, sur l’eau et sur les Premières Nations, par exemple. À cause de l’héritage que ces entreprises peuvent laisser derrière elles à long terme, il faut maintenir le dialogue avec elles et établir des objectifs assortis de cibles mesurables. Désinvestir c’est dogmatique; montrons-nous plutôt pragmatiques. »

Mais alors, quelle est la solution ? « À court terme, on conserve nos titres et on utilise notre pouvoir d’influence comme actionnaires, répond Bertrand Millot. À moyen terme, on investit pour développer une véritable solution de remplacement aux énergies fossiles afin de décarboner l’économie. » Il ajoute que les caisses de retraite, comme la CDPQ, ont la responsabilité de répondre au battage médiatique autour du désinvestissement. « Il faut mieux expliquer notre stratégie d’engagement actif et de décarbonation, dit-il. Faire comprendre à la population, à nos déposants, la complexité de “sortir du pétrole”. Les caisses de retraite peuvent et doivent faire mieux. »

La transition vers une économie sobre en carbone représente un énorme défi. « Il faut qu’elle soit à la fois juste et ordonnée, conclut Jean-Philippe Renaut. Ce n’est pas ce que nous observons. Des stratégies comme le désinvestissement des énergies fossiles ne sont pas des stratégies de transition. Ce n’est qu’une réaction du marché. »

Pour décarboner l’économie, il serait opportun de considérer, par exemple, les tonnes de CO2 émises pour chaque tranche de  1000 $ investis dans chacune des entreprises d’un portefeuille, et pas seulement le secteur des énergies fossiles. Et d’amorcer la décarbonation de nos vies, pour, finalement, réduire la demande.