Le gouvernement Legault offre aux forestières des zones qui protégeaient l’habitat du caribou

Le projet d'aire protégée de la rivière Péribonka a été conçu pour protéger un tronçon de 80 kilomètres de la rivière, qui se jette dans le lac Saint-Jean.
Photo: Comité de sauvegarde de la rivière Péribonka Le projet d'aire protégée de la rivière Péribonka a été conçu pour protéger un tronçon de 80 kilomètres de la rivière, qui se jette dans le lac Saint-Jean.

Le gouvernement Legault souhaite autoriser des coupes forestières commerciales sur un territoire pourtant désigné par le ministère de l’Environnement pour la création d’une aire protégée. Les nouvelles concessions à l’industrie forestière comprennent en outre des territoires qui étaient jusqu’ici protégés pour préserver l’habitat du caribou forestier.

Après avoir décidé d’abolir les mesures de protection « administratives » sur trois territoires qui étaient auparavant protégés afin de préserver l’habitat de ce cervidé menacé, le ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs (MFFP) a modifié des « plans d’aménagement forestier intégré tactiques » pour différents territoires situés au nord du Lac-Saint-Jean.

Selon ce qu’on peut constater sur les cartes produites dans le cadre de la « consultation publique » menée par le MFFP, des coupes forestières commerciales devraient ainsi être autorisées sur des territoires qui étaient protégés pour le caribou.

On constate aussi que le gouvernement Legault a décidé d’ouvrir la porte à des coupes industrielles dites de « régénération » sur un territoire de 140 km2 situé le long de la rivière Péribonka, et ce, sur un tronçon qui fait partie d’un projet d’aire protégée en développement depuis déjà quelques années.

Ce projet, qui vise à préserver un tronçon de 80 kilomètres de la rivière Péribonka « caractérisé par des paysages magnifiques », est soutenu par les communautés locales, l’industrie touristique et les citoyens de la région, affirme au Devoir la porte-parole du Comité de sauvegarde de la rivière Péribonka, Ève Tremblay.

« Le ministère des Forêts veut procéder à des coupes dans un secteur où l’on retrouve de vieilles forêts de 250 ans, rares et uniques au Québec. Ces coupes empiètent dans le couloir visuel de la rivière Péribonka, qui est visé par un important projet de développement touristique appuyé par l’industrie du tourisme de nature et d’aventure de la région », ajoute-t-elle.

Développement forestier

Le projet de protection, qui est mis de l’avant dans le contexte où le Québec n’a toujours pas atteint ses objectifs de protection du territoire (17 % du territoire terrestre d’ici la fin de 2020), avait même été accueilli positivement par le ministère de l’Environnement et de la Lutte contre les changements climatiques (MELCC), selon Mme Tremblay. Le Devoir n’a toutefois pas pu obtenir de précision à ce sujet de la part du MELCC lundi.

Il faut toutefois noter que même si le MELCC accueille favorablement un projet de protection du territoire, celui-ci doit aussi être appuyé par le MFFP et le ministère de l’Énergie et des Ressources naturelles. Dans le cas du projet de la rivière Péribonka, Mme Tremblay affirme que le MFFP n’a jamais donné son approbation.

Dans un document de « consultations » sur les « plans d’aménagement forestier intégré tactiques » daté de mars 2019, le MFFP précisait par ailleurs que « les territoires d’intérêt qui n’ont pas franchi les étapes du MELCC devant mener au statut d’aire protégée sont toujours considérés dans la possibilité forestière, et donc susceptibles de se trouver dans la planification forestière ».

Compatible

Les coupes forestières prévues le long de la rivière Péribonka sont-elles compatibles avec le développement d’un projet d’aire protégée ? « Oui », répond le MFFP, par courriel, en précisant que « les coupes forestières ne compromettent pas d’emblée le potentiel d’un secteur à être déterminé comme aire protégée. Par exemple, des aires protégées ont déjà été créées sur des forêts aménagées », notamment à Pointe-Taillon, sur le bord du lac Saint-Jean.

Pour les groupes écologistes, cette ouverture aux coupes de bois est cependant une occasion manquée de la part du gouvernement Legault. « Alors qu’on devrait profiter d’un vaste consensus dans la région pour mettre en place de nouvelles aires protégées, le ministère va en sens inverse de la volonté des citoyens et des groupes et enterre les projets au profit de l’industrie forestière », soutient Alice-Anne Simard, directrice générale de Nature Québec.

Dans une sortie publique commune lundi, différents groupes ont aussi déploré des coupes forestières menées sur le territoire de l’aire protégée à l’étude du lac Kénogami, à environ 15 kilomètres de la ville de Saguenay. « Nous sommes en train de perdre un morceau important de notre forêt publique sans avoir notre mot à dire. Le potentiel récréotouristique de l’aire protégée du lac Kénogami sera anéanti pour des décennies », dénonce André Douillard, porte-parole d’un groupe de villégiateurs du lac Kénogami.

Caribou exclu

Les groupes écologistes avaient déjà critiqué en décembre la décision attendue du gouvernement d’abolir les mesures de protection mises en place sur trois territoires afin de préserver l’habitat du caribou forestier, une espèce menacée de disparition.

Le MFFP, qui a choisi de reporter à 2023 la mise en oeuvre d’une « stratégie » de protection du cervidé, a dit avoir pris cette décision en raison de l’absence de caribous sur les trois territoires, qui sont situés au nord du lac Saint-Jean. Une présentation d’experts du MFFP datant de juin 2019 et consultée par Le Devoir indique toutefois que le portrait de la situation sur lequel s’est appuyée la décision du gouvernement était incomplet.

En fait, la région où se trouvent les trois massifs forestiers n’avait pas fait l’objet d’un inventaire aérien depuis l’hiver 2012. Or, la réalisation de tels inventaires est inscrite dans les mesures du « plan d’action gouvernemental » pour protéger l’habitat du caribou et assurer un « suivi rigoureux » des populations de ces cervidés avant la mise en place d’une « stratégie à long terme ». Et si le gouvernement avait basé sa décision sur l’inventaire aérien réalisé en 2012, il aurait constaté que des caribous avaient alors été observés dans au moins un des trois massifs, soit celui situé le long de la rivière Péribonka.