Les terres rares au coeur du virage vert de la Chine

Une femme se tient debout sur un pipeline tout près d’un «lac toxique» entouré de raffineries de terres rares près de la ville de Baotou, en Mongolie intérieure.
Photo: Ed Jones Agence France-Presse Une femme se tient debout sur un pipeline tout près d’un «lac toxique» entouré de raffineries de terres rares près de la ville de Baotou, en Mongolie intérieure.

La Chine, qui conserve un quasi-monopole sur la production de terres rares dans le monde, est pourtant devenue le premier importateur de ces métaux en 2018 notamment pour répondre aux besoins de sa transition énergétique.

Contrairement à ce que laisse penser leur nom, elles se retrouvent partout, dans la croûte terrestre comme dans nos technologies, tant leurs caractéristiques — rares, pour le coup — sont recherchées. Par exemple pour la fabrication de nos voitures électriques, de nos écrans tactiles ou de nos batteries.

Ainsi, l’appellation de terres rares regroupe 17 métaux aux noms barbares qui possèdent certaines propriétés optiques, catalytiques ou magnétiques qui les rendent quasi indispensables dans de nombreuses technologies de pointe. Un petit marché, qui charrie quelque 170 000 tonnes de métaux par an (pour une valeur d’à peu près 8 milliards de dollars), mais dont l’importance est critique pour le reste de l’industrie.

Péripéties

D’après le cabinet de conseil Adamas Intelligence, spécialisé dans les métaux rares, la Chine est devenue la principale importatrice de ces métaux en 2018. Le pays exportait alors 53 000 tonnes d’oxydes de terres rares et en importait en même temps plus de 41 000 tonnes, notamment des États-Unis et du Myanmar. Un bond d’importation de 167 % par rapport à 2017. Le géant asiatique devient même importateur net de sept de ces oxydes pour la première fois.

Depuis les années 1990, la Chine contrôle la majorité de la production de terres rares. À l’époque, les réglementations environnementales se renforcent dans les pays producteurs alors que la Chine développe une production à bas coûts, qui asphyxie toute production étrangère.

La mine de Bayan Obo, en Mongolie intérieure, fournit des terres rares « légères », tandis que les exploitations souvent sauvages des argiles ioniques dans les provinces du sud-est du pays assurent l’approvisionnement en terres rares « lourdes ». Aujourd’hui, ce sont le néodyme, le praséodyme et le dysprosium qui sont les plus prisés pour la construction d’aimants permanents, explique Gaétan Lefebvre, géologue au Bureau de recherches géologiques et minières.

En 2010, nouvelles péripéties : alors que Pékin contrôle la quasi-intégralité de la production, le gouvernement impose des quotas d’exportation. Deux mois après, le Japon dénonce un embargo bloquant son industrie. Le rôle réel du gouvernement chinois dans cet épisode est discuté, mais c’est un signal d’alarme. Les prix montent en flèche et, tandis qu’une bataille s’engage à l’OMC, plusieurs pays relancent leur production et cherchent à substituer ou à limiter l’usage de ces ressources, raconte Nicolas Mazzucchi, spécialiste des métaux rares à la Fondation pour la recherche stratégique. Avec succès d’ailleurs, puisque les prix redescendent dès 2011 face à une baisse de la demande globale. La Chine abandonne ses quotas d’exportation en 2015 et les remplace par des quotas de production.

Valeur ajoutée

Depuis une vingtaine d’années, la Chine a en effet réorienté sa stratégie. Dans la droite ligne de son plan « made in China 2025 » (qui désigne 10 priorités stratégiques, dont les mobilités vertes et les énergies renouvelables), le pays souhaite sortir de son seul rôle de producteur pour développer ses capacités d’industrie de moyenne et haute gammes, à plus forte valeur ajoutée.

« Aujourd’hui, de plus en plus d’extraction a lieu hors de Chine, et Pékin met l’accent non seulement sur les processus de raffinage du minerai, mais aussi sur l’utilisation des produits raffinés. Le pays veut favoriser tout ce qui est plus loin dans la chaîne de valeur : prendre les éléments, en faire un métal, le transformer en alliage, puis en aimant. Et même construire les moteurs qui utilisent ces aimants », détaille John Seaman, chercheur à l’Institut français des relations internationales et auteur d’un rapport récent sur le sujet. Les entreprises étrangères, elles, sont incitées à s’installer dans le pays pour s’assurer un approvisionnement en matières premières pérenne. En 2015, déjà, la Chine produisait trois quarts des aimants permanents composés de néodyme dans le monde.

167%
C’est le bond qu’ont connu l’an dernier les importations de terres rares de la Chine par rapport à 2017, selon le cabinet de conseil Adamas Intelligence

Mais la Chine pourrait ne plus être capable de répondre à ces besoins qui augmentent, alors qu’elle lutte activement contre les exploitations illégales du sud-est du pays. « Les Chinois attendent une forte explosion de la demande liée à la transition vers les voitures électriques dans le secteur économique. Cela pousse des industriels chinois à aller chercher ailleurs », continue John Seaman. Pékin investit notamment en Australie, au Groenland, à Madagascar, en Tanzanie et aux États-Unis pour limiter l’extraction locale et garder ses stocks tout en concentrant le raffinage. En Californie, la fameuse mine de Mountain Pass a été rachetée par un consortium d’investisseurs en partie chinois en 2017.

Pollutions

Paradoxalement, ces métaux permettant la transition énergétique sont tout sauf écolos. Comme l’explique le journaliste spécialisé Guillaume Pitron à Libération : « Le coût environnemental de l’extraction est très important, car les terres rares proviennent de mines à ciel ouvert. Ensuite, le raffinage lui aussi est coûteux : séparer les métaux demande beaucoup d’eau et de produits chimiques, qui sont ensuite déversés dans la nature », et le secteur minier lui-même est très consommateur d’énergie, donc en Chine de charbon.

Constat partagé par Gaétan Lefebvre. « Pour récupérer les terres rares de l’argile ionique, on injecte directement des acides qui sont ensuite pompés, ce qui rend les terres inutilisables par la suite. » Importer permet donc à Pékin de délocaliser une partie des pollutions tout en répondant à sa demande intérieure croissante, alors que la Chine prévoit de construire 16 millions de véhicules d’ici 2030.