L'irrésistible attrait des blanchons

Photo: Tom hanson La Presse canadienne Dans le cadre d’une campagne organisée par des groupes animalistes, l’ex-Beatle Paul McCartney était venu, en 2006, observer de très près des blanchons dans le golfe du Saint-Laurent. Sa conjointe de l’époque, Heather Mills, avait alors failli être mordue par un jeune phoque.

La réglementation fédérale interdit formellement de « perturber » un mammifère marin. Or l’observation des blanchons peut conduire à poser des gestes en contravention de cette réglementation. Une situation qui ne semble pas nuire au phoque du Groenland, mais qui peut induire des comportements dommageables pour d’autres espèces sauvages, particulièrement à l’heure où les images circulent rapidement sur les réseaux sociaux.

Les photos partagées récemment sur Facebook par la productrice et animatrice Julie Snyder, tenant un blanchon dans ses bras sur la banquise au large des îles de la Madeleine, ont suscité près de 4000 commentaires sur sa page officielle, mais aussi plus de 15 000 réactions, essentiellement positives.

Plusieurs personnes ont ainsi commenté la publication en disant vouloir « vivre » un jour une telle expérience, propre au tourisme hivernal dans l’archipel. D’autres, plus critiques, se questionnaient sur les impacts de ce genre de comportement avec les animaux.

Dans le texte accompagnant ses photos, Mme Snyder précisait pour sa part que « les blanchons se laissent cajoler par les humains quand ils ne se sentent pas menacés ». Elle ajoutait qu’« on peut flatter les blanchons sans que les mamans les délaissent par la suite ». Le Devoir a donc tenté, depuis le 20 mars, d’obtenir de plus amples commentaires en contactant les responsables des relations de presse de Mme Snyder, sans succès.

L’animatrice, connue pour son amour des îles de la Madeleine, n’est évidemment pas la première à toucher un blanchon, admet Ariane Bérubé, directrice des ventes chez Hôtels Accents, qui organise des excursions d’observation des phoques du Groenland qui naissent sur les glaces, de la fin de février à la mi-mars.

Elle explique que les visiteurs ont habituellement une réaction « émotive » à la vue de ces jeunes phoques au duvet blanc. « Les blanchons ne nous rendent pas la tâche facile. Ils s’approchent, ils se mettent sur le dos et on dirait qu’ils veulent qu’on les gratte et qu’on les flatte. Ils adorent l’interaction humaine », soutient-elle.

« Théoriquement, on ne peut pas toucher le blanchon. Il peut y avoir une certaine interaction, puisqu’on peut s’approcher de lui, mais la règle principale, c’est de ne pas déplacer les blanchons en dehors de leur troupeau », souligne Mme Bérubé. Elle précise que les visiteurs, qui sont environ 200 à se rendre en hélicoptère au site d’observation, sur une période de trois semaines, doivent adopter en tout temps “un comportement respectueux envers les animaux” ».

« On ne se le cachera pas, en 2019, nous sommes à une époque de médias sociaux et tout le monde a un téléphone. Pour nous, c’est une nouvelle gestion », ajoute-t-elle néanmoins.

Les animaux sauvages ont besoin d’espace. Le fait de s’attribuer le privilège de les flatter envoie donc un message qui est tout à fait incorrect, même si dans certains cas nous n’avons pas d’impact sur leur santé. On ne devrait pas encourager des activités comme celle-là. Il faut plutôt éviter les contacts et tenter de s’assurer que notre présence interfère le moins possible avec les processus naturels.

Comportement interdit

Un document produit par Tourisme Îles-de-la-Madeleine indique que « les visiteurs ont le droit de toucher ou de se coller aux blanchons […] ». Le « Règlement sur les mammifères marins » du gouvernement fédéral est pourtant formel : « il est interdit de perturber » un phoque. Cela signifie notamment qu’il faut éviter d’« interagir avec lui ».

« Nous comprenons qu’il est tentant d’interagir avec les animaux. Cependant, un phoque demeure un animal sauvage qu’il ne faut pas approcher ni toucher. Nous souhaitons également rappeler aux gens qu’il est illégal de perturber un mammifère marin et que l’interaction humaine peut déranger les processus normaux de la vie d’un animal et lui causer du tort. En termes concrets, cela veut dire qu’il ne faut ni les perturber, ni les caresser, ni les déplacer ou les attirer loin de leur mère », précise Pêches et Océans Canada dans une réponse écrite.

Selon le vétérinaire Stéphane Lair, directeur du Centre québécois sur la santé des animaux sauvages, le fait de prendre un phoque dans ses bras ou de le flatter « contrevient à la réglementation » du fédéral. Il précise cependant qu’« au niveau de la population [de phoques du Groenland], on ne peut pas dire que cette activité aura un impact », puisque « le niveau de dérangement reste somme toute très occasionnel ».

« C’est plus problématique d’un point de vue du bien-être animal, car le blanchon est probablement stressé par cette rencontre “intime”. Il ne va pas nécessairement en mourir, mais il va être stressé quand même », souligne le Dr Lair.

Chercheur à Pêches et Océans Canada et spécialiste des pinnipèdes, Mike Hammill rappelle pour sa part qu’une étude menée sur l’observation du phoque du Groenland a déjà démontré que cette activité « n’a pas d’impact » sur le lien entre les femelles et leurs jeunes, en raison des adaptations biologiques propres à cette espèce. En clair, dit-il, cette industrie n’aurait pas d’impact négatif sur ces phoques.

Mauvais exemple

Pour le coordonnateur du Réseau québécois d’urgences pour les mammifères marins (RQUMM) Robert Michaud, le problème avec les images de blanchons manipulés ou touchés par des humains qui circulent sur les réseaux sociaux réside d’abord dans le fait que cela donne « un mauvais exemple de comportement » à adopter en présence de phoques ou de cétacés.

« Les animaux sauvages ont besoin d’espace. Le fait de s’attribuer le privilège de les flatter envoie donc un message qui est tout à fait incorrect, même si dans certains cas nous n’avons pas d’impact sur leur santé. On ne devrait pas encourager des activités comme celle-là. Il faut plutôt éviter les contacts et tenter de s’assurer que notre présence interfère le moins possible avec les processus naturels. »

« Au RQUMM, on reçoit chaque année des dizaines d’appels pour des cas de phoques échoués dans des endroits inusités et on déploie des efforts considérables pour éduquer le public et l’informer de l’importance de rester à distance, de ne pas intervenir auprès des animaux. Dans ce contexte, les images d’animaux manipulés ou dont on s’approche de trop près envoient un message inquiétant auprès du public », explique M. Michaud.

Il redoute notamment les dommages collatéraux pour d’autres pinnipèdes, comme le phoque commun, une espèce nettement moins abondante que le phoque du Groenland et dont les jeunes sont souvent victimes du harcèlement humain sur les rives du Saint-Laurent, ce qui compromet leur survie.