Climat: un virage majeur est nécessaire

Un bateau transportait des passagers sur le fleuve Padma, au Bangladesh, pendant de fortes pluies en septembre dernier. En seulement cinq ans, plus de 9000 personnes ont été déplacées par le Padma, le principal affluent du Gange, envahissant de plus en plus l’intérieur des terres.
Photo: Munir Uz Zaman Agence France-Presse Un bateau transportait des passagers sur le fleuve Padma, au Bangladesh, pendant de fortes pluies en septembre dernier. En seulement cinq ans, plus de 9000 personnes ont été déplacées par le Padma, le principal affluent du Gange, envahissant de plus en plus l’intérieur des terres.

Laisser l’essentiel des énergies fossiles dans le sol, transformer en profondeur le secteur des transports, préserver les milieux naturels et changer notre alimentation… Pour tenter de sauver le climat de la planète, il faudrait opérer un virage « sans précédent » dans tous les aspects de la société. Or, nous sommes très loin du but, y compris au Canada, selon ce qui se dégage du nouveau rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC).

À deux mois de la conférence des pays signataires de l’Accord de Paris sur le climat (COP24), les scientifiques viennent de poser un diagnostic indiscutable : la lutte contre les changements climatiques est vouée à l’échec, à moins d’entamer dès maintenant « une transition rapide et de grande portée » qui passe par une sortie des énergies fossiles.

Le GIEC, qui avait reçu le mandat d’étudier les impacts d’un réchauffement de 1,5 °C, mais aussi les moyens de ne pas dépasser ce seuil, insiste ainsi sur le besoin de réduire radicalement les émissions de gaz à effet de serre (GES). Selon ce qu’on peut lire dans le document publié lundi en Corée du Sud, l’humanité devra réduire ses émissions de CO2 de 45 % d’ici 2030, puis les faire complètement disparaître pour 2050.

« Les prochaines années sont probablement les plus importantes de notre histoire », a d’ailleurs souligné Debra Roberts, coprésidente d’un des groupes de travail du GIEC, au moment de publier le « résumé aux décideurs », qui s’appuie sur plus de 6000 références scientifiques.

D’ici 30 ans, la part des énergies renouvelables devrait combler entre 65 % et 80 % de nos besoins, tandis qu’il faudrait complètement éliminer le recours au charbon. Quant à l’utilisation du pétrole, le recul nécessaire serait d’au moins 80 %, selon deux scénarios illustrés dans le rapport du GIEC. Pour le gaz naturel, deux des trois trajectoires élaborées font état d’une réduction très marquée de son utilisation.

Changements majeurs

Le rapport, qui met en avant une croissance marquée de la production d’énergie nucléaire, plaide en outre pour une réduction de 75 % à 90 % des émissions de CO2 du secteur industriel, pour le développement rapide du transport « à faibles émissions » de GES, mais aussi pour une meilleure planification du développement urbain et de l’utilisation du territoire, notamment en agriculture. Sans oublier une transformation de notre alimentation vers un régime moins « intensif » en utilisation des ressources, ce qui impliquerait par exemple de consommer moins de viande.

En plus de ces changements majeurs, le GIEC évoque l’idée de « retirer » du carbone de l’atmosphère terrestre. Ce retrait peut passer par le reboisement ou la restauration de milieux naturels, mais à très grande échelle. Le rapport mentionne également la capture et le stockage de carbone, une technique qui en est encore à l’étape de méthode expérimentale et dont l’efficacité n’a pas encore été pleinement démontrée.

À supposer que la communauté internationale se décide à changer de cap et à agir pour limiter le réchauffement à 1,5 °C, un tel bouleversement climatique impliquera néanmoins des impacts importants à l’échelle du globe (voir encadré). Avec un ajout de 1 °C, « le changement climatique affecte déjà les populations, les écosystèmes et les moyens de subsistance dans le monde entier, avec des effets tels que les inondations ou les sécheresses qui frappent de manière disproportionnée les plus pauvres et les plus vulnérables », a souligné lundi l’ONU, en réaction au rapport du GIEC.

Le problème, soulignent les scientifiques, c’est que les engagements des États conduisent le monde vers une hausse moyenne des températures de plus de 3 °C. Une situation qui provoquerait une multiplication des événements climatiques extrêmes, un recul des zones cultivables et des ressources en eau dans plusieurs régions, une fonte irréversible des glaces des pôles, un dégel du pergélisol qui libérerait d’énormes quantités de méthane, la montée considérable du niveau des océans, l’afflux de millions de réfugiés climatiques et la disparition de pans majeurs de la biodiversité mondiale.

Le Canada salue le GIEC

À la lecture des constats du GIEC, le gouvernement Trudeau a réaffirmé lundi son engagement à lutter contre les changements climatiques. « Nous sommes déterminés à atteindre ou à dépasser nos objectifs de l’Accord de Paris, et on sait qu’on doit en faire plus. Je suis impatiente de poursuivre ce travail essentiel à la COP24. Ensemble, on doit construire un avenir plus propre pour nos enfants et petits-enfants », a réagi la ministre de l’Environnement, Catherine McKenna, sur Twitter.

Elle a du même coup critiqué les conservateurs, qui s’en prennent au plan climatique fédéral. « L’action pour le climat ne devrait pas être une question partisane. Le moment est venu pour les politiciens conservateurs de cesser de jouer au hasard avec l’avenir de nos enfants », a-t-elle écrit sur Facebook. En plus du Parti conservateur du Canada, trois provinces contestent ouvertement la « taxe carbone » des libéraux fédéraux.

Pour Greenpeace, le gouvernement Trudeau n’en fait toutefois clairement pas assez pour réduire les émissions de GES. « Le Canada n’est vraiment pas en voie de respecter l’Accord de Paris et, si un sérieux coup de barre n’est pas donné, il ratera complètement la cible de réduction d’émissions de gaz à effet de serre qu’il s’est donnée pour 2030 », selon son porte-parole, Patrick Bonin.

L’économiste François Delorme, de l’École de gestion de l’Université de Sherbrooke, estime par ailleurs qu’Ottawa envoie « le mauvais signal » en appuyant sans réserve le secteur pétrolier et gazier, notamment par le rachat du pipeline Trans Mountain. « On ne peut pas demander aux gens de changer leurs habitudes tout en subventionnant les énergies fossiles », a-t-il souligné lundi.

« Le rapport du GIEC nous dit au contraire qu’il est urgent de corriger la trajectoire », a ajouté M. Delorme. Les investissements dans la transition énergétique doivent d’ailleurs être une priorité, selon ce qu’on peut lire dans le rapport. Il faudrait y consacrer chaque année 2,5 % du PIB mondial, selon le GIEC. Cela équivaut à 2400 milliards de dollars.

Quels seront les impacts d’un réchauffement de 1,5 °C ?

Augmentation des événements climatiques « extrêmes » : vagues de chaleur, précipitations élevées, sécheresses, etc.

Hausse du niveau des océans pouvant atteindre 0,7 mètre d’ici 2100.

« Déclin » de 70 % à 90 % des récifs de corail.

« Perte de ressources côtières » et « réduction de la productivité des pêcheries et de l’aquaculture ».

Modification de l’aire de distribution de « plusieurs espèces marines », mais aussi augmentation des dommages pour plusieurs écosystèmes terrestres et marins.
11 commentaires
  • Michel Burnotte - Inscrit 9 octobre 2018 04 h 10

    il est sns doute trop tard....

    Arrêtons de dire qu'il est moins une. Il est tout simplement trop tard. Personne parmi les responsables économiques et politiques ne veut arrêter les super croisières ni les déplacement en avions. Les locations de voitures sur les lieux de vacances se multiplient. La voiture électrique avec 600 kms d'autonomie polluera autant de la naissance à la mort qu'un bon diesel actuel. La politique portuaire en France continue de prôner le développement et l'augmentation des capacités. En france, Dunkerque prévoit en 2030 un camion toutes les trente secondes en entrée ou sortie du port pour containers et personne ne sait où ils vont les mettre. Quelqu'un voit-il une porte de sortie? Merci de faire signe.
    La seule question qui me tourne encore en tête : que faut-il dire à nos enfants et petits-enfants? Comment les préparer au mieux à ce qu'ils doivent s'apprêter à vivre. Ou vaut-il mieux les laisser dans l'ignorance pour profiter des quelques dernières années qui leur restent? Huber Reeves et son fils Benoît pensent que le salut, s'il existe est dans la sensibilisation des jeunes du primaire, capables de faire meieux que leurs aînés. Peuton y croire?

  • Raynald Blais - Abonné 9 octobre 2018 07 h 16

    Ressource essentielle

    « ... une hausse moyenne des températures de plus de 3 °C... provoquerait une multiplication des événements climatiques extrêmes, un recul des zones cultivables et des ressources en eau dans plusieurs régions, une fonte irréversible des glaces des pôles, un dégel du pergélisol qui libérerait d’énormes quantités de méthane, la montée considérable du niveau des océans, l’afflux de millions de réfugiés climatiques et la disparition de pans majeurs de la biodiversité mondiale. » (Scientifiques du GIEC, rapporté par Alexandre shields)

    Et malgré la catastrophe appréhendée, le GIEC, ne mentionne pas parmi les actions à prendre («Laisser l’essentiel des énergies fossiles dans le sol, transformer en profondeur le secteur des transports, préserver les milieux naturels et changer notre alimentation…»), l’absolue nécessité de socialiser la plus-value, même temporairement, pour les financer.

    Tant qu’une part considérable de la plus-value créée par les classes au travail aboutira dans les mains exclusives des propriétaires de moyens de production et de capitaux, les environnementalistes se priveront d'une ressource essentielle pour réaliser leur programme environnemental.

  • Claude Bariteau - Abonné 9 octobre 2018 07 h 21

    Rapport alarmant du GIEC

    Dans 12 ans, l'irréversible sera en marche si les émissions de CO2 ne sont pas en baisse de 45 %. Dans 30 ans –c’est demain–, le recours aux énergies renouvelables devra combler à 65-80 % les besoins de l’humanité, ce qui implique à abandonner l’usage du pétrole à la hauteur de 80 %.

    Pour éviter la course actuelle vers la mort certaine, il faut réduire entre 75-90 % l’utilisation du pétrole, stopper l’étalement urbain, abaisser la natalité et changer les modes alimentaires. Sans limiter le réchauffement à 1,5°C, la vie sur terre deviendra infernale. Or les engagements actuels des États produiront une hausse de 3 °C, provoquant des perturbations extrêmes.

    Pour infléchir cette marche vers l’irréversible, des investissements de 2,5 % du PIB mondial s’imposent, l’équivalent de 10 fois le budget 2018 du Canada ou le double du budget fédéral des États-Unis. S’imposent aussi des réalignements budgétaires pour changer les tendances lourdes du développement mondial.

    Le défi est immense, car il consiste à mettre fin à l’ordre économique actuel et à en créer un autre à l’échelle internationale en peu de temps. Dit autrement, l’humanité doit changer en une génération le cours de l’histoire. C’est pensable mais difficilement réalisable si les États producteurs de CO2 sont récalcitrants parce qu’ils en vivent et qu’en l’absence de moyens pour les contraindre il ne reste que leur décision de changer leurs façons de faire alors qu’ils sont armés pour les affirmer.

    À mon âge, je ne verrai pas le pire qui s’annonce. Je marcherai d’ici ma mort à côté des jeunes et des moins jeunes de toutes classes sociales qui mettent l’épaule à la roue pour éviter la catastrophe et je dénoncerai toute alliance avec des États tueurs de la vie sur la terre. La vie de demain se perpétuera par le rejet de ce qui annonce sa mort et par l’éclosion d’activités qui assurent sa pérennité.

  • Jean Thibaudeau - Abonné 9 octobre 2018 07 h 35

    Absolument navrant.

  • Jean Richard - Abonné 9 octobre 2018 08 h 24

    Et le stockage du carbone ?

    « Les solutions naturelles pourraient réaliser 37 % des réductions d’émissions de gaz à effet de serre nécessaires d’ici à 2030 pour limiter la hausse des températures mondiales à au moins 2°C, explique Sean DeWitt, directeur de la Global Restoration Initiative au World Resources Institute. Pourtant, seulement 3 % des financements publics pour le climat sont alloués au développement de ces mesures. » (Libération – 2018-10-07)

    Le stockage du carbone, d'abord par des moyens naturels, devrait faire partie de la solution. Mettre un frein à la déforestation, à l'étalement urbain qui s'accompagne de la destruction des milieux naturels, revoir les méthodes agricoles de production... Pourquoi repousse-t-on les mesures de protection en arrière-plan alors qu'on admet que l'augmentation de la concentration du CO2 dans l'atmosphère n'est pas qu'affaire de combustion de pétrole. La perte des capacités naturelles de captage des GES serait responsable d'un pourcentage élevé de cette augmentation.