Hydrocarbures: «Il faut se garder une petite marge»

Interpellé lors d’un arrêt de son autobus de campagne à Longueuil, le premier ministre Philippe Couillard n’a pas écarté la possibilité de voir des entreprises pétrolières ou gazières effectuer des forages dans un cours d’eau.
Photo: Paul Chiasson La Presse canadienne Interpellé lors d’un arrêt de son autobus de campagne à Longueuil, le premier ministre Philippe Couillard n’a pas écarté la possibilité de voir des entreprises pétrolières ou gazières effectuer des forages dans un cours d’eau.

Après avoir nié pendant plusieurs mois son intention d’ouvrir la porte aux forages pétroliers et gaziers dans les cours d’eau du Québec, le gouvernement Couillard admet finalement que la chose sera bel et bien possible. La Coalition avenir Québec (CAQ) se montre elle aussi favorable aux projets dans les lacs et les rivières.

Interpellé lors d’un arrêt de son autobus de campagne à Longueuil, jeudi, le premier ministre Philippe Couillard n’a pas écarté la possibilité de voir des entreprises pétrolières ou gazières effectuer des forages dans un cours d’eau « pour des raisons spécifiques, dans des endroits spécifiques ».

« Il faut toujours, dans ces règlements-là, se garder une petite marge pour faire face aux imprévus, aux situations exceptionnelles », a-t-il fait valoir.

« Nous, on ne bâtit pas notre avenir économique sur les hydrocarbures, mais il peut y avoir des projets qui, pour des raisons spécifiques, dans des endroits spécifiques, peuvent mériter une attention plus particulière. Ça doit être fait avec tout le milieu qui va être là et de façon très, très parcimonieuse », a ajouté M. Couillard, après avoir décrit les règlements québécois encadrant les activités pétrolières et gazières comme « les plus sévères au monde ».

Le gouvernement libéral a publié mercredi dans la Gazette officielle les règlements de mise en œuvre de la Loi sur les hydrocarbures, dont celui conçu pour encadrer les « activités d’exploration, de production et de stockage d’hydrocarbures en milieu hydrique ».

Ce règlement offre la possibilité d’autoriser des forages, des levés géophysiques à l’aide d’une « source d’énergie explosive », des essais de production et des opérations d’exploitation de pétrole et de gaz dans les cours d’eau du Québec. Même la fracturation hydraulique pourrait être autorisée sous les lacs et les rivières. Et toutes ces activités pourront être menées près de milieux habités ou de territoires protégés.

Moreau niait toute ouverture

Pour obtenir l’autorisation de réaliser de telles opérations, une entreprise doit toutefois démontrer que « les activités prévues ne compromettent pas l’intégrité et la conservation du milieu hydrique ».

Cette dernière disposition a été ajoutée uniquement dans la dernière mouture du règlement, publiée cette semaine, après que le ministre de l’Énergie et des Ressources naturelles, Pierre Moreau, eut affirmé à plusieurs reprises que les forages dans les cours d’eau seraient formellement interdits.

« Vous dites que je veux ouvrir la porte aux forages dans les cours d’eau. C’est carrément faux », avait notamment laissé tomber le ministre, en entrevue au Devoir, après la publication de la deuxième mouture des projets de règlements de la Loi sur les hydrocarbures, en juin. « Il n’y aura pas de forages dans les lacs et les rivières », avait aussi insisté M. Moreau.

Il peut y avoir des projets qui, pour des raisons spécifiques, dans des endroits spécifiques, peuvent mériter une attention plus particulière

 

Le ministre avait également publié, à la mi-août, une lettre dans Le Devoir intitulée « Nos lacs et nos rivières ne sont pas ouverts aux pétrolières ». Le gouvernement a aussi publié, le 17 août, un communiqué coiffé d’un titre qui stipulait ceci : « Québec dit non aux hydrocarbures en milieu hydrique ».

En théorie, cela devait marquer un virage complet dans la position du gouvernement, qui avait décidé d’ouvrir les cours d’eau aux projets des pétrolières et des gazières dès la première version des projets de règlements de la Loi sur les hydrocarbures, publiée en septembre 2017.

La réglementation élaborée par le gouvernement Couillard, et qui entrera en vigueur d’ici 15 jours, fixe finalement des règles détaillées pour ouvrir la porte à l’exploration et l’exploitation d’énergies fossiles dans les lacs et les rivières du Québec.

La CAQ favorable

La Coalition avenir Québec se montre elle aussi favorable à ces opérations dans les cours d’eau. « Pour les forages conventionnels dans des cours d’eau, nous estimons que la science a su démontrer qu’on peut atténuer les risques », a ainsi soutenu le porte-parole de la CAQ, Ewan Sauves, jeudi, en réponse aux questions du Devoir.

La CAQ s’oppose toutefois à la possibilité, inscrite dans la réglementation, de procéder à des opérations de fracturation sous les cours d’eau. « Nous sommes contre la fracturation hydraulique dans les milieux hydriques. En effet, la science ne permet pas de conclure que cette technologie est sécuritaire pour nos lacs et nos rivières. »

« Toute exploitation d’hydrocarbures doit toutefois respecter en tous points les normes environnementales en vigueur et tenir compte de l’acceptabilité sociale », a aussi indiqué M. Sauves.

Pour le chef péquiste Jean-François Lisée, il est clair que le gouvernement Couillard a tenté, au fil des mois, de « désinformer » les Québécois sur ses intentions par rapport aux éventuels forages dans les lacs et les rivières de la province. « La crédibilité des libéraux en matière pétrolière est nulle. Celle de la CAQ aussi », a-t-il insisté.

M. Lisée a aussi promis qu’aucun « nouveau » projet ne pourrait voir le jour sous un gouvernement du Parti québécois. Cela signifie qu’une éventuelle filière des hydrocarbures se limiterait, au mieux, aux trois projets en phase de développement en Gaspésie.

Du côté de Québec solidaire, on estime que les libéraux et les caquistes sont du même avis par rapport à l’exploitation d’éventuels gisements d’énergies fossiles. « M. Couillard se moque de la population québécoise. Un matin, il dit qu’il n’y aura pas d’exploitation pétrolière dans les milieux hydriques, peu de temps après, son gouvernement publie discrètement un règlement qui permet de le faire. Cette malhonnêteté doit être condamnée par la population le 1er octobre prochain », a aussi soutenu la co-porte-parole du parti, Manon Massé.

53 000 km² couverts par les permis d’exploration Dans un texte commun, plusieurs groupes environnementaux ont aussi dénoncé cette porte ouverte aux forages en milieux hydriques. La porte-parole de la Coalition Eau Secours, Alice-Anne Simard, a rappelé que la liste des cours d’eau formellement hors d’accès pour les entreprises pétrolières et gazières ne compte que 16 noms.

« Il est essentiel de rappeler que le Québec possède sur son territoire près de 3,6 millions de lacs, étangs et mares, alors que les ruisseaux et les rivières se comptent par dizaines de milliers. Protéger uniquement seize cours d’eau navigables quant aux forages pétroliers et gaziers n’est nettement pas suffisant pour assurer la protection de notre ressource la plus précieuse », a-t-elle fait valoir.

Les permis d’exploration d’hydrocarbures couvrent plus de 53 000 km² du territoire québécois. La carte officielle de ces permis permet de voir que les lacs et les rivières de plusieurs régions pourraient être ciblés par les entreprises détentrices de permis.