Les croisières changent de cap face aux baleines noires

Déjà neuf bateaux de croisière ont renoncé à faire escale à Gaspé, ce qui prive la région d’un afflux de 10 000 touristes.
Photo: Alexandre Shields Le Devoir Déjà neuf bateaux de croisière ont renoncé à faire escale à Gaspé, ce qui prive la région d’un afflux de 10 000 touristes.

La limite de vitesse imposée cette année aux navires dans le golfe du Saint-Laurent pour protéger les baleines noires a des impacts bien réels pour l’industrie des croisières. Déjà près d’une vingtaine d’escales ont été annulées dans l’est du Québec, ce qui représente une perte de plus de 16 000 croisiéristes. Un coup dur pour des régions qui misent sur cette manne touristique pour diversifier leur économie.

Selon les données transmises au Devoir par l’association Croisières du Saint-Laurent, plusieurs escales de croisières internationales qui étaient au programme pour cette année ont été annulées depuis la mise en place d’une limite de vitesse de 10 noeuds (18 km/h) aux navires de plus de 10 mètres dans une vaste portion du golfe, à la fin du mois d’avril.

La ville de Sept-Îles a été proportionnellement la plus touchée dans l’est de la province, puisque sept des onze escales prévues en 2018 ont été annulées. À Gaspé, une destination qui est au coeur de la zone de limitation de vitesse, un total de neuf escales ont été rayées de la liste, ce qui représente plus de 10 000 croisiéristes en moins. Quant à Baie-Comeau, seules deux escales ont été annulées, sur un total de vingt-trois prévues.

Nous pensions qu’avec les nouvelles mesures les compagnies choisiraient de ne pas annuler. Sincèrement, nous sommes déçus.

Au total, pour ces trois seules villes, ce sont donc dix-huit escales qui n’auront pas lieu, pour un total de 24 348 visiteurs en moins, si on prend en compte les croisiéristes et les membres d’équipages. De ce nombre, 15 952 croisiéristes ne visiteront pas ces régions.

« Ça fait mal », résume le directeur général de l’association Croisières du Saint-Laurent, René Trépanier. « Et il est possible qu’il y ait d’autres annulations », ajoute-t-il. « Quand, dans une région comme Sept-Îles, on prévoit une saison d’escales et qu’on en perd sept sur onze, c’est difficile. On parle aussi de pertes de revenus importantes pour les petites entreprises qui gèrent l’accueil des croisières. Donc financièrement, c’est encore un coup dur. »

« À Gaspé, ça commence aussi à peser lourd. L’an dernier, il y avait déjà eu plusieurs annulations. Cette année, on ajoute au moins neuf annulations, donc ça les frappe directement », insiste M. Trépanier.

Le maire de Gaspé, Daniel Côté, souligne lui aussi que les pertes sont considérables pour sa municipalité, mais aussi pour la région. Selon lui, les pertes directes pour 2017 et 2018 devraient dépasser les trois millions de dollars. « Les croisières génèrent des retombées très importantes, d’abord en matière d’impacts directs. Mais il ne faut pas oublier qu’un croisiériste qui vient une première fois à Gaspé, on veut qu’il parle de la région, ou encore qu’il revienne par la suite par d’autres moyens. Ce sont donc des pertes potentielles encore plus importantes, mais qui sont difficiles à chiffrer. »

Qui plus est, la majorité des escales ont lieu en septembre et en octobre, au moment où la saison touristique estivale est terminée. « C’est grâce à l’industrie des croisières qu’on parvient à prolonger la saison touristique des restaurateurs, des entreprises d’autobus ou encore des guides. Tout le monde y trouve son compte », explique M. Côté.

M. Trépanier déplore d’autant plus les nombreuses annulations de cette année que les règles mises en place pour 2018 prévoient des corridors où les navires peuvent circuler à leur vitesse normale, à moins que la présence de baleines noires soit confirmée. « Nous ne sommes pas surpris qu’il y ait certains impacts, mais nous pensions qu’avec les nouvelles mesures les compagnies choisiraient de ne pas annuler. Sincèrement, nous sommes déçus. »

Compensations

Daniel Côté estime par ailleurs que « le développement est fragilisé, parce que certains circuits se sont mis à bouder le Saint-Laurent, ou encore certaines escales ». Il évoque même ouvertement le besoin de compenser les pertes subies. « Je m’attends à ce que le gouvernement fédéral délie les cordons de la bourse pour aider les communautés », laisse-t-il tomber.

Photo: Transports Canada Les zones de limite de vitesse dans le golfe du Saint-Laurent

René Trépanier estime pour sa part que les municipalités touchées auront besoin « d’une écoute et d’un soutien de l’État ». Et pour rassurer l’industrie et minimiser les impacts sur la navigation dans le futur, tous deux soulignent le besoin de mieux comprendre les déplacements des baleines noires dans le golfe du Saint-Laurent.

Même son de cloche du côté des Armateurs du Saint-Laurent. Le directeur général, Martin Fournier, salue certes des mesures « beaucoup plus flexibles et adaptées au transport maritime » cette année, par rapport à 2017. Mais il faudrait selon lui tendre vers des limites de vitesse qui s’adapteront, « en temps réel », à la présence ou non des baleines noires. Ce type de mesure est déjà en vigueur au large de Boston, sur la côte est américaine.

Pour le moment, Transports Canada constate toutefois que les navires respectent la limite de vitesse de 10 noeuds. Selon les données officielles, 186 bateaux ont dépassé cette limite depuis la fin du mois d’avril, sur un total de 2084 navires. Seuls trois ont reçu une amende, dont un bateau de croisière.

Quant aux baleines noires, elles sont bien présentes dans le golfe du Saint-Laurent. Pêches et Océans en a déjà détecté 146 depuis le début de la saison estivale. Mais aucune n’a été retrouvée morte.

2 commentaires
  • Denis Larose - Abonné 1 août 2018 11 h 26

    promouvoir le fleuve comme un endrait qui protège la nature

    j'écoutais à Radio-Canada qu'au Ghana, il y a 20 ans, le gouvernement voulait protéger les hippotames devenus rares. La population locale s'y est opposée parce que c'était leur gagne-pain. Un projet local a été développé avec l'appui de 17 villages pour créer un sanctuaire de protection où la pêche et la chasse furent interdites. Il en est résulté une grande attraction touristique qui génére beaucoup de revenus pour les populations concernées.

    Il y a beaucoup de potentiel autour de fleuve: il faut bannir ces monstres qui détruisent nos baleines et les remplacer par des croisières à échelle nature, et en faire la promotion.

  • Daniel Bérubé - Abonné 1 août 2018 15 h 21

    Chose certaine,

    la protection de la nature représentera soit des frais direct et indirect, ou encore des pertes de revenus. Mais c'est ici un choix à faire: soit continuer comme les marchés l'on décidé, et ainsi voir se multiplier la disparition de certaines espèces, ou des impacts importants sur des choses aussi essentielles que l'eau potable et la qualité des sols (mines et pétrole) ou accepter certaines pertes type touristique pour des raisons comme nous retrouvons ici.
    Le tourisme demeure un "marché" fragile, qui peut être influencé par quantité de choses... alors je crois que le tourisme ne doit pas représenter un marché "pricipal" pour une région, car ne serais-ce qu'une récession, ou crise économique (ce qui viendra un jour ou l'autre) risque de créer un écroulement de ces marchés. Revenir à un contexte de production locale, d'éléments essentiel à la population locale et régionnale; se souvenir ce que fut la crise des années '20 -'30: elle fut très peu ressenti dans l'est du Québec; es-ce que la chose aurait été semblable si les principaux revenus de l'époque aurait été touristique ? À l'époque, 80% de la population était "cultivateur", c.à.d. auto-suffisant, et produisant des produits "essentiel" pour la survie d'un peuple, et principalement local. Au besoin, face à un pauvre, il pouvait y avoir échange de services (ex.: je vais te donner 5 poches de pommes de terre si tu viens m'aider à la récolte...). Même si cette époque est passé, elle devrait nous servir d'exemple pour le futur. Mais... pour certains, il est illogique voir impossible de reculler, même si ce n'est que... pour nous sauver la vie ! Mettre tout ses oeufs dans le même panier représente souvent un risque trop peu considérer. Le plus belle exemple: que fera l'Alberta quand le "boom" du prétrole sera passé ? Elle devra débourser ses valeurs accumulées pour ne se procurer que l'essentiel...