La protection des milieux naturels a raison de la partisanerie

Le Canada s’est engagé à protéger au moins 17 % de ses terres et de ses eaux intérieures et 10 % de ses océans d’ici 2020.
Photo: Alexandre Shields Le Devoir Le Canada s’est engagé à protéger au moins 17 % de ses terres et de ses eaux intérieures et 10 % de ses océans d’ici 2020.

Plus d’une centaine de députés issus de tous les partis politiques fédéraux représentés aux Communes demandent au gouvernement Trudeau d’annoncer dans son prochain budget des investissements de 1,4 milliard sur trois ans pour accroître la protection des milieux naturels terrestres et maritimes, a appris Le Devoir. Selon eux, ces investissements sans précédent sont nécessaires pour la conservation d’écosystèmes « essentiels à notre survie ».

Dans une lettre envoyée lundi au ministre des Finances, Bill Morneau, et dont Le Devoir a obtenu copie, 105 députés et 11 sénateurs plaident en faveur de « mesures historiques pour élargir et renforcer le réseau d’aires protégées du Canada ».

Leur « proposition révolutionnaire » s’appuie essentiellement sur des investissements de 1,4 milliard de dollars dans le cadre du budget 2018 du gouvernement de Justin Trudeau. À titre de comparaison, les libéraux fédéraux avaient inscrit une somme de 81,3 millions dans leur budget de 2016 pour la conservation et la création de nouvelles zones de protection marine. Un investissement qui intervenait après des années de compression sous le gouvernement conservateur.

L’ajout d’une enveloppe de 1,4 milliard, répartie sur trois ans, servirait principalement à la protection de territoires terrestres et maritimes, mais aussi à la « modernisation » de la législation et des politiques fédérales de protection des milieux naturels. Après 2020, Ottawa devrait en outre prévoir un « financement récurrent » de 470 millions de dollars par année pour le maintien des efforts de protection du territoire.

Pour le député libéral William Amos, qui a piloté le projet de lettre soumise au ministre Bill Morneau, « il faut absolument des investissements pour rattraper les retards » en matière de protection de milieux naturels au Canada. Il est vrai que le temps presse. En vertu de la Convention des Nations unies sur la diversité biologique, le Canada s’est engagé à protéger au moins 17 % de ses terres et de ses eaux intérieures et 10 % de ses océans d’ici 2020.

À deux ans de la date butoir, le taux de protection avoisine aujourd’hui les 10 % en milieu terrestre. En milieux marins, le gouvernement dit cependant avoir effectué un rattrapage important au cours des derniers mois. Selon Pêches et Océans Canada, le taux de protection est ainsi passé de 1,3 % à 7,75 %. Mais au lieu de créer uniquement des aires marines protégeant l’ensemble d’un écosystème, le fédéral a opté essentiellement pour des « refuges marins ». Ceux-ci protègent une espèce, tout en laissant la porte ouverte à la quasi-totalité des activités humaines, dont l’exploration pétrolière.

Message clair

William Amos affirme toutefois que la lettre des députés fédéraux ne constitue en rien un blâme au gouvernement Trudeau. « Ce n’est pas une critique, mais bien un encouragement et un message clair. On voulait démontrer l’ampleur de l’appui politique au pays en faveur de ces investissements », explique-t-il au Devoir, à propos de cette lettre qui sera rendue publique ce mardi. « Je suis heureux de voir que la politique partisane a été mise de côté pour répondre à un enjeu aussi important que la protection de notre territoire », ajoute-t-il. Des députés libéraux, conservateurs, néodémocrates et bloquistes ont signé la lettre, mais il n’a pas été possible d’obtenir la liste complète lundi.

Signataire de la missive, le sénateur indépendant Éric Forest salue ce rare « front commun » à Ottawa. « Nous espérons que, lorsqu’il constatera ce vaste soutien, le ministre Morneau acceptera de procéder à ces importants investissements dans l’avenir de notre pays qui constitueront un héritage naturel dont nous pourrons tous être fiers », fait-il valoir.

Lundi, le cabinet du ministre canadien des Finances n’a pas voulu commenter les demandes budgétaires des députés de la Chambre des communes. « Nous sommes encore en période de consultations prébudgétaires et encourageons les Canadiens à nous présenter leurs idées innovantes. Cela étant dit, nous ne spéculerons pas sur des mesures spécifiques, et ne discuterons pas de ce qui pourrait être considéré dans ce contexte », a expliqué son attachée de presse, Chloé Luciani-Girouard, dans un courriel au Devoir.

Les signataires de la lettre soutiennent par ailleurs que les investissements de plusieurs centaines de millions de dollars qu’ils réclament auraient des impacts économiques bénéfiques. « Les aires protégées constituent un moteur économique important au Canada, particulièrement dans les collectivités rurales et éloignées », soulignent-ils, en ajoutant que « chaque dollar investi par les agences fédérales, provinciales et territoriales responsables des parcs rapporte plus de six dollars au PIB canadien ». Et à l’échelle du pays, les parcs soutiennent plus de 64 000 emplois à temps plein ».

Selon le député William Amos, le gouvernement fédéral doit donc jouer un rôle de « partenaire » dans le développement de projets dans les différentes provinces canadiennes, et notamment au Québec. Plusieurs projets de protection stagnent depuis plusieurs années dans la province.

2 commentaires
  • Danielle Brossard - Abonnée 9 janvier 2018 08 h 47

    Manque-t-on d’ambition ?

    Protéger 17% de nos terres et 10% de nos océans ? Mais qu’entendons-nous par «protection» ? Est-ce que ça veut dire que 83% de nos terres et que 90% de nos océans seront exploités massivement par l’homme à des fins strictement économiques sans aucune considération environnementale ? Si c’est le cas, est-ce que ces vœux seront suffisants pour combler les besoins de nos prochaines générations avec une population qui ne cesse d’augmenter siècle après siècle ? Qu’adviendra-t-il si 83% de nos terres et que 90% de nos océans soient si exploités par une population toujours plus nombreuse et une économie soumise indéfiniment à l’obsolescence, qu’on ne puisse tout simplement plus répondre aux besoins de la population ? Ces pourcentages me laissent perplexe.

    • Alain Branchaud - Abonné 9 janvier 2018 10 h 30

      C'est un bon questionnement. En réalité, les cibles de protection de 17% des milieux terrestres et de 10% de nos océans sont des objectifs intérimaires arbitraires déterminés en 2010 lors de l'année internationale de la Biodiversité (objectif d'Aichi #11). Plusieurs états, dont le Canada et la Québec, se sont engagés à atteindre lesdites cibles d'ici 2020. Au niveau scientifique, un consensus se dégage sur la nécessité de protéger environ 50% du territoire terrestre et environ 30% de nos océans; protéger dans le sens d'interdire toutes activités incompatibles avec le maintien d'écosystèmes fonctionnels et en santé. Qu'arrivera-t-il avec l'autre 50% et l'autre 70% ? Il faut continuer à assurer des mesures de protection contre la pollution, permettre des corridors fauniques, des parcs urbains et régionaux, etc. Saluons cette belle intitiative de nos parlementaires !