La biodiversité tropicale sous la menace des barrages

Les communautés indigènes d’Amazonie ont protesté contre la construction de la centrale hydroélectrique Belo Monte en raison notamment de son impact sur les populations de poissons et, conséquemment, sur elles-mêmes.
Photo: Andre Penner Associated Press Les communautés indigènes d’Amazonie ont protesté contre la construction de la centrale hydroélectrique Belo Monte en raison notamment de son impact sur les populations de poissons et, conséquemment, sur elles-mêmes.

Des centrales hydroélectriques géantes sont en construction sur les fleuves Congo, Amazone et Mékong. Avec un impact potentiellement désastreux sur les écosystèmes, estiment des chercheurs.

Les grands barrages dans les zones tropicales sont-ils des catastrophes écologiques ? C’est ce que laisse entendre un nouvel article publié dans la revue Science début janvier. Que ce soit sur l’Amazone, le Mékong ou le Congo, plusieurs projets géants de production d’hydroélectricité sont en développement sous les tropiques. Mais leurs impacts sur les écosystèmes, et en particulier sur les poissons, seraient fortement sous-estimés. Les auteurs appellent à une meilleure prise en compte de ces menaces.

Jusqu’à aujourd’hui, l’hydroélectricité a été peu exploitée à large échelle dans les régions tropicales. Cette situation est en train de changer. Au Brésil, la construction du barrage de Belo Monte devrait se terminer cette année. Avec une capacité attendue de plus de 11 000 mégawatts, il s’agira du troisième barrage en importance au monde, après celui des Trois Gorges en Chine et celui d’Itaipu, situé entre Brésil et Paraguay.

Quelque onze ouvrages de grande ampleur sont par ailleurs en prévision sur le Mékong. Le chantier du premier d’entre eux, le barrage de Xayaburi, a été lancé en 2012 par le Laos. Au Congo, le gouvernement soutient la construction du barrage Grand Inga, sur le site des chutes d’Inga à 250 kilomètres au sud de Kinshasa. S’il voit le jour, cet ouvrage aura une capacité record de 40 000 MW. En tout, l’article recense quelque 450 projets hydroélectriques de tailles variées sur les fleuves Congo, Mékong et Amazone.

Or ces fleuves sont situés dans des régions particulièrement riches en biodiversité. Ils abritent environ un tiers des espèces de poissons d’eau douce connues dans le monde. Et bien souvent, ces espèces sont endémiques : elles vivent dans une zone précise et nulle part ailleurs. « Le Rio Xingu constitue un bon exemple. La partie basse de cet important affluent de l’Amazone est constituée d’un complexe de rapides qui abrite plusieurs dizaines d’espèces endémiques. Ces espèces, qui sont pêchées et vendues à l’étranger comme poissons d’ornement, sont menacées par le projet hydroélectrique de Belo Monte », relate Kirk Winemiller, expert de l’écologie aquatique à l’Université Texas A & M, auteur principal de l’article.

Poissons migrateurs

Les centrales hydroélectriques ont un impact négatif bien connu sur les populations de poissons. Elles constituent des obstacles qui isolent les populations les unes des autres et empêchent le déplacement des espèces migratrices. Leur construction aboutit souvent à une diminution du nombre d’individus et à perte de diversité. Dans nos contrées, l’installation de passes à poisson permet de pallier en partie le problème. « Mais des études menées au Brésil ont montré que ces dispositifs n’étaient pas efficaces en région tropicale », affirme Kirk Winemiller.

En menaçant les poissons, les grands barrages mettent aussi en péril la pêche. Or il s’agit souvent d’une activité importante dans les régions tropicales. Les communautés indigènes d’Amazonie se sont opposées à la construction de la centrale de Belo Monte notamment en raison de la menace qu’elle fait planer sur les poissons. « La pêche est aussi très importante dans la partie basse du Mékong. On estime que trois millions de personnes travaillent dans ce secteur au Laos, en Thaïlande, au Cambodge et au Vietnam », relève Kirk Winemiller.

Un grand nombre des poissons du Mékong sont migrateurs et seraient fortement perturbés par la construction de barrages. « Je ne suis pas sûr que le public et les personnes qui financent des grands barrages soient bien informés de leurs conséquences à long terme sur des écosystèmes qui soutiennent l’existence de millions de personnes », souligne Kirk Winemiller.

« Cette publication révèle des données encore peu connues sur l’impact des barrages sur les poissons en zone tropicale. On connaît bien le comportement des espèces européennes qui ont un intérêt commercial, comme le saumon ou l’esturgeon, mais peu celui des poissons tropicaux, qui sont moins étudiés », indique Bernhard Wehrli, de l’Institut de recherche sur l’eau du domaine des EPF, l’EAWAG, qui a participé à un programme de recherche sur l’exploitation hydroélectrique du fleuve Zambèze, en Afrique australe.

Étude critiquée

Président de la Commission internationale des grands barrages, l’ingénieur de l’EPFL Anton Schleiss est très critique envers l’étude. « Elle ne fait mention que de travaux montrant les effets négatifs des ouvrages hydroélectriques. De nos jours, aucun grand chantier ne peut être lancé sans une étude d’impact environnemental. Des centaines de millions de francs ont ainsi été investis au Laos pour équiper le barrage de Xayaburi de passes à poissons », affirme l’ingénieur.

Mais Kirk Winemiller et ses collègues soutiennent que les études d’impacts ne sont pas bien prises en compte, en particulier dans les pays en développement. Des progrès pourraient être faits sur le choix des lieux d’implantation, estime Bernhard Wehrli : « Le site d’Inga au Congo recèle un énorme potentiel, car il correspond à des chutes d’eau, mais il a l’inconvénient d’être placé relativement près de la mer, ce qui est défavorable pour les poissons. » « Il faut mettre dans la balance les impacts de ces ouvrages avec les bénéfices qu’ils apportent, notamment en matière de production d’énergie, soutient Anton Schleiss. Des compromis peuvent souvent être trouvés entre l’exploitation et la protection de l’environnement et des communautés locales. »

5 commentaires
  • Denis Paquette - Abonné 18 janvier 2016 09 h 55

    Enfin celle que les légendes appellent dieu

    Faut-il tout dompter et tout anarcher, la nature n'est-elle pas la grande fondatrice, une question pas facile a répondre, j'ai toujours pensé que s'il y avait un pouvoir exceptionnelle, c'est la nature, que nous ne faisons qu'essayer de la deviner, bon le cosmos a-t-il une finalité, si oui quelle est-elle, comme le dit la légende la cellulle oméga existe-t-elle, celle que les legendes appelle dieucette cellule capable d'unir les contraire et possède un don d'ubiguité

  • Bernard Terreault - Abonné 18 janvier 2016 12 h 45

    Pays pauvres

    L'électricité à coût abordable peut aider ces populations à améliorer globalement leur sort, même s'ils perdent peut-être, par exemple, quelques poissons comestibles. Mais toute l'histoire de l'humanité, à partir de l'invention de l'agriculture il y a 12 000 ans, a consisté à dominer son environnement.

    • Sylvain Auclair - Abonné 18 janvier 2016 14 h 16

      Mais ces rivières charrient ÉNORMÉMENT de matières organiques. Je parie que ces barrages seront mal entretenus et que les bassins se rempliront en quelques années.

    • Sylvain Auclair - Abonné 18 janvier 2016 15 h 01

      Autre chose: depuis 12 000 ans, l'agriculture repose sur le postulat implicite que les zones «civilisées» sont entourées d'immenses réservoirs naturels, forêts et océans. Sans ces zones tampons, il est loin d'être certain que l'agriculteur puisse fonctionner de manière durable. D'ailleurs, les plus vieilles zones agricoles sont redevenues des déserts, et les plus récentes ne fonctionnent que grâce à l'ajout d'engrais issus de l'insdutrie pétrochimique.

  • Gilles Théberge - Abonné 18 janvier 2016 16 h 24

    Hé ben!

    Le président de la Commission internationale des grands barrages, l’ingénieur de l’EPFL Anton Schleiss s'oppose. Il pense que l'article est demauvaise foi...

    Quelle surprise!

    C'est ça les sciences dures. Elles sont claires, précises, leur logique est implacable, leurs résultats indicutables.

    Mais profondément mortifères, quand il s'agit de mesurer leurs effets sur la vie!