L’ONU dresse un constat d’échec

Un enfant dans un camp du Darfour, dans l’ouest du Soudan, au début du mois. La faim dans le monde n’a pratiquement pas reculé malgré toutes les stratégies mises en place.
Photo: Agence France-Presse (photo) Albert Gonzalez Farran/Unamid Un enfant dans un camp du Darfour, dans l’ouest du Soudan, au début du mois. La faim dans le monde n’a pratiquement pas reculé malgré toutes les stratégies mises en place.

Malgré une croissance marquée de la production agricole et une kyrielle d’engagements politiques, la faim dans le monde n’a pratiquement pas reculé, dénonce le rapporteur de l’ONU pour le droit à l’alimentation, Olivier De Schutter. Les stratégies censées permettre de lutter contre ce fléau ont lamentablement échoué, en plus de nuire à l’environnement.

 

« Si l’on part du principe qu’ils devraient contribuer à la réalisation du droit à l’alimentation, les systèmes alimentaires que nous avons hérités du XXe siècle ont échoué », soutient M. De Schutter dans son dernier rapport, rendu public lundi. Le rapporteur doit tirer sa révérence d’ici quelques semaines, en bouclant son deuxième mandat.

 

« Bien sûr, ajoute-t-il, des progrès importants ont été accomplis en ce qui concerne l’augmentation de la production agricole au cours des cinquante dernières années. Cependant, cela n’a guère réduit le nombre de personnes qui souffrent de la faim, et la situation nutritionnelle reste médiocre. »

 

Selon les plus récentes de l’Organisation des Nations unies pour l’agriculture et l’alimentation (FAO), pas moins de 842 millions de personnes souffrent de faim chronique. Et dans ce monde aux possibilités techniques et économiques sans précédent, « plus de 165 millions d’enfants présentent un retard de croissance — leur degré de malnutrition est tel qu’ils ne se développent pas pleinement sur les plans physique et cognitif — et deux milliards de personnes souffrent de déficiences en vitamines et en minéraux indispensables à une bonne santé ».

 

Même si ces chiffres représentent déjà une véritable tragédie humaine, Olivier De Schutter estime qu’ils sont trompeurs. « Le chiffre apparemment rassurant de 842 millions [d’affamés] montre un progrès, mais il ne doit pas leurrer : si on change un tout petit peu le mode de calcul, la conclusion change aussi, confiait-il lundi à l’Agence France-Presse. Si l’on recommande pour les travailleurs les plus pauvres, souvent exposés aux tâches les plus pénibles, 3000 calories quotidiennes, contre 2000 actuellement, on dépasse 1,2 milliard de personnes sous-alimentées. » Le régime à 2000 calories quotidiennes est en effet basé sur un seuil peu élevé de besoins énergétiques qui suppose un mode de vie sédentaire comme le nôtre.

 

Mauvaises décisions

 

Une partie du problème, selon M. De Schutter, tient au fait que les systèmes alimentaires ont été conçus de façon « à maximiser les gains d’efficacité et à produire en grandes quantités des produits de base » sans prendre en compte les problèmes de répartition.

 

Les progrès en volumes sont allés de pair avec « la spécialisation régionale dans une gamme de produits relativement étroite », en premier lieu céréales et soja, et les cultures destinées aux biocarburants, « au bénéfice des grands propriétaires terriens et des grandes unités de production ». On a ainsi produit plus au profit des riches, au détriment des besoins des pauvres.

 

Qui plus est, le manque d’engagement des gouvernements au côté de leurs petits agriculteurs n’a jamais été corrigé par le secteur privé. Ce dernier a même aggravé les choses, affirme le Rapporteur de l’ONU pour le droit à l’alimentation.

 

Olivier De Schutter presse donc l’Occident de changer de paradigme en donnant « à chaque région la capacité de se nourrir autant que possible ». Mais selon lui, l’absence de volonté politique est un véritable problème. « Malgré la rhétorique, on ne fait pas assez confiance à l’agriculture paysanne pour répondre aux défis alimentaires »,souligne-t-il, et de nombreux États continuent « de privilégier les cultures de rente pour satisfaire les marchés internationaux ».

 

L’industrie agricole aujourd’hui dominante a en outre des impacts environnementaux sérieux. Elle a conduit à une extension des monocultures, à une baisse importante de la biodiversité agricole, à une érosion accélérée des sols et à une utilisation excessive d’engrais chimiques toxiques.

 

Cette façon de faire génère aussi d’importantes quantités de gaz à effet de serre. Ces gaz contribuent aux bouleversements climatiques qui nuiront dans les prochaines années à la production agricole mondiale, notamment dans des régions du monde déjà touchées par la faim. Le tout dans un contexte où la population terrestre doit atteindre neuf milliards de personnes d’ici à 2050.

 

Ironiquement, alors que la faim dans le monde recule à peine, le gaspillage alimentaire demeure la norme. La FAO évalue que plus de 1,3 milliard de tonnes de nourriture sont tout simplement perdues chaque année. Cela équivaut à jeter directement à la poubelle la production de plus de 30 % des terres cultivables de la planète.


Avec l’Agence France-Presse