Bras de fer entre le ministre Roberge et un groupe d’experts en éducation

Le ministre Roberge a autorisé le programme de 60 crédits — l’équivalent de la moitié du baccalauréat de quatre ans en enseignement —, ainsi que la mise en place de maîtrises qualifiantes à la TELUQ et à l’Université du Québec en Abitibi-Témiscamingue.
Photo: Frederick Florin Agence France-Presse Le ministre Roberge a autorisé le programme de 60 crédits — l’équivalent de la moitié du baccalauréat de quatre ans en enseignement —, ainsi que la mise en place de maîtrises qualifiantes à la TELUQ et à l’Université du Québec en Abitibi-Témiscamingue.

La crédibilité des programmes de formation des enseignants québécois est mise à l’épreuve : une bataille oppose le ministre de l’Éducation, Jean-François Roberge, et un comité d’experts qui dénonce une ingérence politique visant à entraîner des profs à toute vitesse pour remédier à la pénurie de personnel dans les écoles.

Le ministre Roberge a approuvé au cours des derniers mois quatre programmes courts de formation des futurs enseignants sans attendre l’avis d’un comité d’experts — ou même contre l’avis défavorable de ce comité, dans l’un de ces cas. M. Roberge a justifié ces décisions par l’urgence d’agir afin d’éviter que des classes se retrouvent sans titulaire.

Dans la foulée, le ministre a mis fin en juin dernier au mandat du président du Comité d’agrément des programmes de formation à l’enseignement (CAPFE), Marc-André Éthier, professeur à la Faculté des sciences de l’éducation de l’Université de Montréal.

Ce bras de fer entre le ministre et un groupe d’experts provoque des débats houleux dans le milieu de l’enseignement, qui craint qu’une formation « insuffisante » ne soit donnée aux futurs profs. Un membre éminent du CAPFE, le professeur Jean Bernatchez, de l’Université du Québec à Rimouski (UQAR), a ainsi décidé de ne pas renouveler son mandat au sein du comité à compter du 22 août.

Selon ce que Le Devoir a appris, d’autres membres envisagent de partir s’ils n’obtiennent pas d’explications convaincantes du ministre Roberge. Le comité a suspendu ses travaux en juin en raison du climat tendu avec le ministre de l’Éducation.

« On est un peu abasourdis par toute cette histoire », résume Liliane Binggeli, vice-présidente du CAPFE. Dans une lettre envoyée le 4 août au ministre Roberge, elle dénonce « une liste déjà trop longue de décisions qui minent la crédibilité du CAPFE, qui nuisent à ses travaux et qui ralentissent les projets des universités quant au développement et à l’amélioration des programmes de formation en enseignement ».

Mme Binggeli fait valoir que le comité « mène ses travaux de manière rigoureuse, consciencieuse, impartiale et avec comme seule préoccupation de s’assurer que tous les programmes agréés soient de qualité, ce qui est une condition essentielle à la valorisation de la profession enseignante ».

Pour ces raisons, le CAPFE avait donné en février 2021 un avis défavorable à la mise en place d’une maîtrise qualifiante en enseignement préscolaire et primaire à l’Université de Montréal. Le programme était jugé valable, mais le CAPFE avait relevé des lacunes à corriger.

Ajustement du programme

 

Le ministre Roberge a tout de même autorisé le programme de 60 crédits — l’équivalent de la moitié du baccalauréat de quatre ans en enseignement — en invoquant la pénurie de professeurs.

On a une pénurie de profs, là ! On ne vit pas dans le monde théorique. Dans le monde réel, on a besoin de profs qualifiés dans nos classes, et moi, je me tourne vers nos universités pour les qualifier. Je fais confiance à notre réseau universitaire.

 

Il a aussi demandé à l’UdeM d’ajuster le programme pour répondre aux préoccupations du CAPFE. « On a dit : très bien, reconnaissons-la comme une formation qualifiante en donnant à l’Université l’obligation de faire les correctifs nécessaires », a fait valoir le ministre Roberge en entrevue avec Le Devoir à la fin du mois de juin.

« On a une pénurie de profs, là ! On ne vit pas dans le monde théorique. Dans le monde réel, on a besoin de profs qualifiés dans nos classes, et moi, je me tourne vers nos universités pour les qualifier. Je fais confiance à notre réseau universitaire. On veut des gens qui ont au minimum un baccalauréat et qui s’inscrivent dans un diplôme de deuxième cycle. Ce n’est pas n’importe quoi : on parle d’une maîtrise en pédagogie. La grande majorité des profs passeront toujours par le baccalauréat de quatre ans, mais multiplier les voies d’accès sans baisser les exigences, il me semble qu’en temps de pénurie c’est quelque chose qui doit être salué », a-t-il ajouté.

De la même façon, le ministre de l’Éducation a approuvé plus tôt cette année la mise en place de maîtrises qualifiantes en enseignement à la TELUQ et à l’Université du Québec en Abitibi-Témiscamingue (UQAT) sans même attendre l’avis du CAPFE.

« À partir du moment où ce qu’on fait n’est pas considéré, si notre regard critique et analytique n’est pas requis, on va faire autre chose ailleurs. C’est grandement démobilisant pour des personnes qui s’investissent bénévolement », confie au Devoir le professeur Jean Bernatchez, qui a démissionné du CAPFE.

Une crédibilité mise en doute

 

Les doyens de facultés d’éducation s’inquiètent aussi des tensions entourant le CAPFE, qui « compromettent la crédibilité du processus » d’agrément des programmes de formation des maîtres, selon eux. « C’est légal [d’ignorer les recommandations du CAPFE], mais c’est la première fois qu’un ministre fait ça depuis la fondation du CAPFE en 1992 », dit Jean Bélanger, président de l’Association des doyens, doyennes et directeurs, directrices pour l’étude et la recherche en éducation au Québec (ADEREQ).

« Nous sommes fortement préoccupés par la situation actuelle, car le processus d’agrément constitue une assise importante pour assurer la qualité des programmes actuels et futurs ainsi que leur crédibilité auprès tant du milieu que de la population », écrit-il dans une lettre datée du 5 juillet adressée au ministre Roberge. Les doyens réclament une rencontre avec le ministre pour dénouer l’impasse.

Jean Bélanger estime « nécessaire » le travail indépendant du CAPFE, même si les doyens de facultés d’éducation trouvent parfois « embêtant » de faire les correctifs demandés par le groupe d’experts.

La vice-présidente du CAPFE, Liliane Binggeli, réclame que Marc-André Éthier soit réintégré à la présidence du comité en raison de la « qualité de son travail » et de sa volonté de continuer. Elle demande aussi deux avis juridiques au ministre de l’Éducation, portant notamment sur la durée du mandat des membres.

« Le processus de renouvellement à la présidence du CAPFE est en cours », a indiqué Audrey Noiseux, attachée de presse du ministre de l’Éducation.

M. Roberge a affirmé qu’il ne pouvait pas renouveler le mandat de M. Éthier, arrivé au CAPFE en 2018, mais les experts du comité ont trouvé l’exemple d’un ancien membre, André Dolbec, ayant siégé sept ans au CAPFE, dont six ans en tant que président (deux mandats de trois ans).

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