Des informations cachées par le ministère de l’Éducation à des parents d’élèves intimidés

Interpellé par des parents désespérés qui demandaient un meilleur encadrement pour lutter contre l’intimidation subie par leurs enfants dans une école privée, le ministère de l’Éducation a caché des informations qui démontraient que l’école avait tardé à agir. Les parents, qui ont obtenu le rapport interne grâce à la Loi sur l’accès aux documents des organismes publics et sur la protection des renseignements personnels, ont décidé de porter le dossier devant les tribunaux.

Le document, que Le Devoir a pu consulter, indique que le cas des quatre mères ayant porté plainte au ministère n’est pas unique et que malgré le fait que l’école ait noté des problèmes similaires relativement à l’application de son plan de lutte contre l’intimidation, le modèle d’intervention n’a pas été modifié.

« C’est grave ce que le ministère a fait. Et les conséquences sont majeures pour nos enfants, qui n’ont jamais eu d’excuses pour le tort qu’ils ont subi », affirme Christine Gingras, qui se bat depuis plus de sept ans dans ce dossier.

Sa fille, dont l’identité est protégée par les tribunaux, a été victime d’intimidation en raison de son surpoids en 2014, alors qu’elle fréquentait l’Académie des Sacrés-Cœurs, une école privée sur la Rive-Sud de Montréal qui accueille des enfants du préscolaire et du primaire. Mais plutôt que de sévir contre les intimidateurs, l’école aurait plutôt choisi d’intervenir auprès de la jeune victime en l’isolant pendant les récréations.

À la demande de l’école, la mère a fait préparer un plan d’intervention spécifique par la psychoéducatrice qui suivait sa fille au privé. L’école aurait alors jugé que c’était trop exigeant et renvoyé la jeune fille. Mais Mme Gingras n’entendait pas en rester là. Comme il s’agit d’une école privée, elle ne pouvait pas faire appel au protecteur de l’élève. Elle s’est donc tournée vers le ministère de l’Éducation.

En juin 2014, le ministère de l’Éducation répondait à Mme Gingras que « rien ne me laisse croire que l’Académie des Sacrés-Cœurs a enfreint la Loi sur l’enseignement privé, en particulier sur la section portant sur le plan de lutte contre la violence et l’intimidation ».

Dans les années suivantes, trois autres mères de jeunes victimes d’intimidation se sont jointes à elle et ont fait front commun pour obtenir réparation. Elles ont porté plainte au Protecteur du citoyen et à la Commission des droits de la personne et de la jeunesse.

En 2017, elles ont fait de nombreuses sorties publiques pour demander une meilleure protection des enfants qui fréquentent l’école privée. Elles ont même participé à un point de presse avec l’actuel ministre de l’Éducation, Jean-François Roberge, qui était alors dans l’opposition. Ce dernier parlait d’un « geste courageux » de la part des mères, affirmant que leur lutte allait être bénéfique pour l’ensemble des enfants du Québec.

Quelques mois plus tard, le Protecteur du citoyen concluait qu’il y avait d’importantes lacunes dans le traitement des plaintes et demandait au ministère de corriger le tir. Le Protecteur relevait notamment que le ministère n’avait pas fait une véritable démarche d’enquête dans le dossier de Mme Gingras et de sa fille, contrairement à ce qu’il avait laissé croire, mais qu’il avait plutôt agi comme médiateur.

Un document caché

À la suite des recommandations du Protecteur du citoyen, le ministère a entamé une révision du processus de traitement des plaintes portant sur un établissement privé et annoncé son intention de « revisiter le dossier de l’Académie des Sacrés-Cœurs, et ce, bien que les enfants ne fréquentent plus cet établissement et que parmi les intervenants concernés, certaines n’y travaillent plus ».

Un an plus tard, en février 2019, il écrivait au Protecteur du citoyen que l’enquête n’était plus nécessaire, invoquant ces mêmes motifs.

Pourtant, au même moment, sans en aviser qui que ce soit, le ministère effectuait une « révision administrative » du dossier et constatait qu’il y avait eu des lacunes dans l’intervention de l’école.

Ce sont les mères qui ont découvert ce rapport interne, un peu par hasard, en faisant une demande en vertu de la Loi sur l’accès. « Au départ, le ministère nous a remis un document qui était complètement caviardé, déplore Christine Gingras. Il a fallu se rendre au tribunal administratif pour obtenir le contenu du rapport que le gouvernement tentait de nous cacher. »

Dans le rapport de vérification, daté du 15 mars 2019, le ministère indique que le cas des quatre mères n’est pas unique. « Pendant quatre années consécutives, soit celles au cours desquelles les plaintes ont été déposées à la DEP [direction de l’enseignement privé], l’Académie a noté les mêmes types de problématiques dans le cadre de son plan de lutte, c’est-à-dire l’exclusion (surtout au 3e cycle) ainsi que le rejet des élèves ayant une différence. Pour ces quatre années, le modèle d’intervention est toutefois demeuré le même. »

Le ministère précise que « les interventions semblaient suivre un modèle plus punitif qu’un modèle visant à orienter et à accompagner les élèves dans le développement de comportements attendus ».

Le document indique qu’un an plus tôt, en mars 2018, le ministère était intervenu pour demander des ajustements au plan de lutte, soit quatre ans après les premières plaintes des mères. « Pour faire face à ces problématiques, des mesures ont été mises en place, tels l’embauche d’une éducatrice spécialisée attitrée à la cour d’école, le réaménagement de la cour d’école ainsi que la révision du code de vie, incluant une gradation des conséquences », précise le ministère.

Les mères ont acheminé le document au Protecteur du citoyen, qui a rouvert l’enquête à la lumière de ces nouvelles informations.

Demande d’excuses

Entre-temps, les quatre mères ont décidé de porter le cas devant les tribunaux, accusant le ministère de l’Éducation et l’Académie des Sacrés-Cœurs de « comportement négligent ». Les deux organisations ont répondu par une demande de rejet, la première arguant que les délais de prescription sont dépassés et la deuxième, jugeant qu’il s’agit d’une demande « abusive ».

« Considérant que le dossier est présentement devant les tribunaux, nous ne pouvons faire de commentaires, répond la directrice générale de l’Académie des Sacrés-Cœurs, Évelyne Gosselin.  Il est par ailleurs important de souligner que l’Académie des Sacrés-Cœurs a toujours été reconnue pour ses pratiques exemplaires en matière de prévention et de lutte contre l’intimidation, aux écarts langagiers et à la discrimination. »

De son côté, le ministère de l’Éducation n’a pas répondu aux questions précises du Devoir. Dans une réponse envoyée par courriel, le ministère rappelle qu’il a « informé le Protecteur du citoyen qu’il accueillait les recommandations et qu’il entamerait les démarches requises, notamment en matière de révision du processus de traitement des plaintes portant sur un établissement d’enseignement privé et de documentation des suivis relatifs à de telles plaintes ». Le ministère précise que « ces travaux sont toujours en cours » et qu’il ne fera pas d’autres commentaires puisque le dossier est judiciarisé.

Les mères se battent depuis toutes ces années pour démontrer à leurs enfants qu’ils avaient raison de dénoncer l’intimidation dont ils étaient victimes et que les adultes sont responsables. Ce qu’elles souhaitent ? La reconnaissance que le gouvernement et l’Académie des Sacrés-Cœurs ont mal géré la situation. Et des excuses pour leurs enfants.

« Je n’ai jamais eu d’excuses, soutient l’un des enfants — devenu adolescent depuis — en entrevue au Devoir. J’aurais aimé qu’on me dise qu’ils auraient dû faire quelque chose de plus. Ça m’aiderait de savoir si c’était une erreur, parce que là, j’ai l’impression qu’ils ne voulaient rien faire parce que [les intimidateurs] étaient plus nombreux. »

À voir en vidéo

9 commentaires
  • Jean Lacoursière - Abonné 13 mai 2021 07 h 20

    Révoltant

    On lit :

    « Mais plutôt que de sévir contre les intimidateurs, l’école aurait plutôt choisi d’intervenir auprès de la jeune victime en l’isolant pendant les récréations. »

    Les adultes de cette école ont peur des intimidateurs !

    • Yves Rousseau - Abonné 13 mai 2021 15 h 16

      Les gestionnaires des écoles privées ont surtout peur de ne plus encaisser les chèques des parents d'intimidateur-e-s.

  • Bernard Terreault - Abonné 13 mai 2021 07 h 21

    Intimidation ?

    Il me semble qu'on utilise souvent abusivement ce terme. Ne s'agit-il pas plutôt dans bien des cas de railleries, ou d'isolation sociale?

    • Luc Durivage - Abonné 13 mai 2021 08 h 29

      "des cas de railleries, ou d'isolation sociale". N'est-ce pas ça de l'intimidation?

    • Bernard Terreault - Abonné 13 mai 2021 13 h 35

      À Luc Durivage: bien non, de l'intimidation c'est de dire ''je vais te casser la gueule en sortant de l'école", de l'isolation sociale c'est ''on ne veut pas de toi dans notre jeu de balle'', de la raillerie c'est de traiter un autre de ''ti-cul'' ou ''grosse toutoune'', et du racisme se faire appeler ''maudit a.... ou n.....''. Les railleries que j'ai subies enfant à cause de ma petite taille et de mon hâle estival qui me faisait passer pour un n... , il faut apprendre à s'y faire, répliquer ''gros épais'', ''nez croche'', ou ''face de boeuf'': des railleries vous allez en subir toute votre vie, voyez comme on ridiculise sans vergogne les politiciens, artistes et autres personnes connues.

  • Gilles Théberge - Abonné 13 mai 2021 08 h 09

    Il devient de plus en plus évident que nous avons besoin d'un grand coup de balai dans la plupart de nos institutions au Québec.

    L'angue de bois, laxisme et réponses alambiquées sont le pain et le beurre de la plupart des institutions publiques.

    Attention Legault...

  • Mathieu Lacoste - Inscrit 13 mai 2021 10 h 14

    « Intimidation ? Il me semble qu'on utilise souvent abusivement ce terme. Ne s'agit-il pas plutôt dans bien des cas de railleries, ou d'isolation sociale?» (Bernard Terreault)


    ... C'est ce que la direction de l'école répliquait à ma mère qui se plaignait qu'on laissait dans la cour de récréation mes petits camarades me démolir le portrait; de fait, rendu en secondaire II, ma mère a dû se serrer la ceinture pour m'envoyer étudier à Montréal dans une école privée à rabais (l'Institut Allie);

    Ceci dit, je ne me mets en scène que pour témoigner des tourments qu'endurent les écoliers ostracisés;

    Puisque je n'avais pas connu la pauvreté avant l'âge de sept ans, j'avais un bon fond qui me poussait à refuser de me laisser malmener; le «crapet-soleil» que j'étais est devenu sportif durant le secondaire et l'on a cessé de me terroriser aux abords de chez-moi le jour ou j'ai écrasé mon poing sur le nez du plus gros des crétins qui voulait encore s'amuser à me faire mal.

    On s'égare lorsque l'on prête aux enfants l'entendement des adultes; chez les enfants, c'est la loi du plus fort qui prévaut.

    « des cas de railleries, ou d'isolation sociale ? » (Bernard Terreault)

    Chez les enfants, les railleries encouragent l'intimidation et concourent à l'isolation sociale de celui dont on se moque; l'enfant raillé vit dans la crainte et restreint ses sorties, car les bousculades et les coups accompagnent les railleries.

  • Mathieu Lacoste - Inscrit 13 mai 2021 10 h 40

    Mesdames, la seule méthode éprouvée pour que l'on cesse d'intimider vos enfants dans la cour d'école…


    … C'est qu'ils aient comme loisir la pratique du judo* ou de la boxe*

    Croyez-en mon expérience d'ancienne tête de Turc, le reste n'est qu'inutile verbiage.

    Qui plus est, les dispositions d'un enfant à l'intimidation proviennent des préjugés sociaux qu'entretiennent ses parents;

    On s'égare lorsque l'on prête aux enfants l'entendement des adultes; chez les enfants, c'est la loi du plus fort qui prévaut.

    Qu'importe les motifs de l'intimidation, l'intimidateur est un enfant retors, sa personnalité est celle d'un lâche: l'intimidateur est généralement plus costaud que l'intimidé et les intimidateurs intimident en bande et la vie sociale de l'intimidé est restreinte, car l'intimidation rayonne bien au-delà de la cour d'école.

    Par exemple, les élèves de l'école de rang ostracisaient le fils italien d'une ancienne flamme installée dans la cambrousse québécoise, jusqu'au jour où vers l'âge de onze ans grâce au judo que je l'avais incité à pratiquer, il planta le plus costaud des abrutis qui le tourmentait dans l'autobus scolaire; dès lors, ses tortionnaires -impressionnés- sont devenus ses amis.

    Les mères -comme était la mienne- qui élèvent seules leur progéniture n'ont pas toujours à l'esprit que la pratique d'une activité sportive structurée participe à l'épanouissement social de l'enfant par l'assurance qu'il y gagne.

    Évidemment cette proposition n'est une vérité absolue que pour les intimidés qui ont une disposition mentale qui s'y prête.

    *(Lesquelles sont des activités sportives structurées -nettement moins dispendieuses que le hockey- dont on peut conserver la pratique de 7 à 77 ans…)