Parents et éducatrices mobilisés contre la crise des garderies

«Je suis un peu en panique. Je ne sais pas ce que je vais faire. J’ai même envisagé l’aide sociale», explique Noémie Drouin, qui n'a toujours pas trouvé de garderie pour son fils Louis, âgé de huit mois.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir «Je suis un peu en panique. Je ne sais pas ce que je vais faire. J’ai même envisagé l’aide sociale», explique Noémie Drouin, qui n'a toujours pas trouvé de garderie pour son fils Louis, âgé de huit mois.

Pour la fête des Mères, Noémie Drouin est allée manifester au parc La Fontaine avec son fils Louis, âgé de huit mois. Elle fait partie des dizaines de parents et d’éducatrices à la petite enfance réunis dimanche matin dans plusieurs villes du Québec pour dénoncer la pénurie grandissante de places en garderie et les conditions de travail qui poussent les éducatrices à déserter la profession.

Mme Drouin ne pourra pas retourner à temps plein à son travail de camionneuse dans un mois, comme elle le souhaiterait. La cheffe de famille monoparentale devra compter sur l’aide de membres de sa famille pour pouvoir travailler quelques heures à temps partiel.

« Je suis un peu en panique. Je ne sais pas ce que je vais faire. J’ai même envisagé l’aide sociale », explique la résidente de la Rive-Sud.

Elle s’est pourtant inscrite au guichet unique des places en garderies, La Place 0-5, lorsqu’elle était enceinte de trois mois. « Que ce soit en milieu familial ou en CPE [centre de la petite enfance], il n’y a rien nulle part », déplore la jeune mère.

Mme Drouin s’est jointe au mouvement citoyen « Ma place au travail », qui s’est uni à celui nommé « Valorisons ma profession » pour organiser ces rassemblements dans une dizaine de villes, dont Montréal, Québec, Trois-Rivières et Saguenay.

Il y a présentement 51 000 enfants en attente d’une place en garderie au Québec, le bilan le plus élevé à ce jour. C’est aussi le cas du petit Persée, que sa mère, Loïka Ettien, a inscrit sur la liste d’attente de plus de 50 milieux de garde en mars 2020. La seule option abordable qu’elle a trouvée forcera la Montréalaise à marcher environ 30 minutes pour s’y rendre.

« Je veux retourner au travail. Je ne veux pas devoir habiter dans un trois et demi parce que je dois économiser », commente la chef pâtissière.

Un exode d’éducatrices

L’une des causes du problème est l’exode d’une partie des éducatrices à la petite enfance. À titre d’exemple, entre le 1er avril 2020 et le 28 février 2021, 894 garderies en milieu familial ont fermé leurs portes, ce qui équivaut à environ 5000 places. « La crise est donc en milieu familial, et nous allons nous y attaquer », a indiqué Antoine de la Durantaye, attaché de presse du ministre de la Famille.

Les éducatrices des CPE sont tout aussi épuisées et sont nombreuses à quitter la profession, fait remarquer Mariève Gaudet-Péloquin, éducatrice au CPE Les Mouches à feu à Laval. « On a une surcharge de travail. Avec la pandémie, on doit faire plus de tâches, comme la désinfection, l’accueil des parents, la gestion des bulles, décrit-elle. Mais on n’a pas eu de prime COVID, malgré le fait qu’on était au combat, à notre poste pour les parents qui étaient dans un service essentiel. »

Plusieurs éducatrices présentes au rassemblement à Montréal ont dénoncé leur faible salaire, qui varie entre 19 $ et 25 $ dans les CPE. « Ce n’est pas normal que celles qui élèvent nos enfants soient payées moins qu’un employé de la SAQ », souligne Mme Ettien.

Le manque de personnel, tant des éducatrices que des préposés et des professionnels spécialisés comme des orthophonistes ou des conseillers pédagogiques, est aussi montré du doigt.

On n’a pas eu de prime COVID, malgré le fait qu’on était au combat, à notre poste pour les parents qui étaient dans un service essentiel

 

« On intègre beaucoup d’enfants à défis particuliers, mais on n’a pas d’aide sur le plancher. J’ai déjà eu un enfant autiste, avec de l’accompagnement seulement une demi-heure par jour. Quand l’enfant fait des crises, j’en ai neuf à gérer plus l’enfant en crise. Ça ne fonctionne pas. Ces enfants ont leur place, mais il faut plus de soutien. Les directions font juste couper, couper, couper », a décrit Marie-Soleil Fisette, qui travaille en CPE depuis 18 ans.

En septembre, Mme Fisette quittera son CPE pour effectuer un diplôme professionnel comme peintre en bâtiment. « Je ne suis plus capable de tenir ça à bout de bras, parce que ça fait des années que ça ne va pas. Je pense à ma santé mentale », dit-elle.

L’opposition mobilisée

Des élus de l’opposition à l’Assemblée nationale étaient présents à la manifestation montréalaise. La porte-parole du Parti québécois pour la famille, Véronique Hivon, craint qu’un recul de la présence des femmes sur le marché du travail freine une relance économique saine.

« Le plus urgent est de stopper l’hémorragie des départs d’éducatrices. On suggère un montant forfaitaire de 4000 $ pour leur permettre de rester le temps que la prochaine négociation puisse aboutir, a-t-elle poursuivi. On a demandé, pour les éducatrices syndiquées, que ce soit vu comme une profession prioritaire. »

De son côté, le porte-parole du Parti libéral du Québec en matière de famille croit que le gouvernement doit faire « des offres dignes de ce nom » aux éducatrices en CPE dans le cadre des négociations en cours. « Une de mes sources me dit que les offres patronales déposées récemment ne sont pas du tout à la hauteur des attentes », a avancé Marc Tanguay, qui qualifie la situation de « crise nationale ».

Le ministre de la Famille souhaite « une entente qui satisfera tout le monde rapidement », a quant à lui fait savoir son attaché de presse. Par ailleurs, Mathieu Lacombe tiendra lundi une conférence de presse pour annoncer « la création d’installations temporaires pour les CPE ».

« Les places s’en viennent ! Dans la prochaine année, on estime qu’entre 5000 et 7000 places subventionnées en installation verront le jour », a aussi mentionné M. de la Durantaye. Ce dernier admet qu’il manque environ 37 000 places, dont 15 000 sont déjà en développement.

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