Fermer l'École des sages-femmes de l’Université Laurentienne, «une attaque contre les femmes»

Il n’existe que six écoles de  sages-femmes au Canada et la  fermeture du programme de l’Université  Laurentienne  risque de se  faire sentir  dans plusieurs régions, estime l’Association des sages-femmes de l’Ontario. Sur notre photo, une sage-femme  assure un suivi auprès d’une  patiente dans un hôpital torontois.
Nathan Denette La Presse canadienne Il n’existe que six écoles de sages-femmes au Canada et la fermeture du programme de l’Université Laurentienne risque de se faire sentir dans plusieurs régions, estime l’Association des sages-femmes de l’Ontario. Sur notre photo, une sage-femme assure un suivi auprès d’une patiente dans un hôpital torontois.

C’est un programme d’études par les femmes et pour les femmes. Il a été rayé de la carte pour des raisons contestées. La fermeture de l’École des sages-femmes de l’Université Laurentienne, en Ontario, emportée cette semaine par les compressions ayant frappé l’établissement, soulève une vague d’indignation au Canada, y compris au Québec.

Du jour au lendemain, ce programme à succès, qui offrait une formation à 120 sages-femmes, a été éliminé sans préavis avec 68 autres domaines d’études, dont 40 % en français. Le site Web de l’École des sages-femmes a été effacé. Les employées ont perdu leurs bureaux.

Le recteur de l’Université Laurentienne, Robert Haché, a justifié l’abolition de ces programmes — et d’une centaine de postes de professeurs — par leur faible fréquentation, qui coûte cher à l’établissement. Or, l’École des sages-femmes rapporte d’importants revenus à l’Université Laurentienne, en plus de rendre des services d’une valeur inestimable aux femmes francophones, anglophones et autochtones d’un immense territoire.

« On est totalement sous le choc de l’abolition de notre programme. L’École est tellement solide et bien établie qu’on n’a jamais vu venir les coupes. Cette décision n’a aucun sens », s’indigne Lisa Morgan, directrice de l’École de formation des sages-femmes de cette université de Sudbury, dans le nord-est de l’Ontario, près de la frontière avec le Témiscamingue.

Plus de 10 000 personnes d’un bout à l’autre du Canada ont signé depuis lundi une pétition demandant à l’Université Laurentienne de renoncer à l’abolition de l’École des sages-femmes. Ce vibrant plaidoyer, rédigé par Lisa Morgan, fait valoir que le programme est rentable pour l’établissement : c’est le ministère des Collèges et des Universités, et non l’Université Laurentienne, qui paye les salaires, les équipements et tout le nécessaire pour faire fonctionner l’École.

L’École est tellement solide et bien établie qu’on n’a jamais vu venir les coupes. Cette décision n’a aucun sens.

Loin d’être un fardeau financier, le programme verse à l’Université Laurentienne des dizaines de milliers de dollars par année pour les cours complémentaires suivis par les 120 apprenties sages-femmes, ainsi que pour les frais de gestion, les immeubles, les admissions, la bibliothèque et les services de santé, par exemple.

Ce programme est l’un des plus populaires de l’établissement. L’École des sages-femmes a reçu l’an dernier 300 demandes d’admission, mais peut accueillir au maximum 30 étudiantes par année, sur ordre du gouvernement de Doug Ford. « On pourrait avoir plus d’étudiantes si le gouvernement nous le permettait », assure Lisa Morgan.

Allures de représailles

« Le gouvernement de l’Ontario n’aime pas les sages-femmes », dit en soupirant la directrice. Elle souligne que le couperet est tombé un an après une décision du Tribunal des droits de la personne de l’Ontario ordonnant au gouvernement d’augmenter les salaires des sages-femmes — qui étaient trop bas par rapport à d’autres professions en obstétrique.

L’élimination de ce programme a des allures de représailles contre ce métier féminin, déplorent des observatrices du milieu des sages-femmes. « C’est vraiment une attaque contre les femmes », lance Marie-Pierre Chazel, une Montréalaise qui a eu deux suivis de grossesse par des sages-femmes.

Elle est tellement fâchée de l’abolition de l’École des sages-femmes qu’elle a écrit au Devoir pour appeler toutes les femmes à militer pour l’annulation de cette décision. « Les femmes sont trop gentilles. Quelle profession masculine se laisserait traiter de cette façon ? C’est une situation qui devrait interpeller bien davantage que le cercle des gens gravitant autour des sages-femmes. Toutes les femmes devraient être interpellées ! On est trop occupées à faire des listes d’épicerie, à chercher une place pour nos enfants dans un camp de jour et à soigner des enfants, des malades et des vieux. »

Pénurie

La fermeture de ce programme est une mauvaise nouvelle pour le Québec, où sévit une pénurie de sages-femmes, explique Claudia Faille, de la Clinique communautaire de Pointe-Saint-Charles. « Nous sommes toutes préoccupées par ce qui se passe à la Laurentienne », dit-elle.

Il n’existe que six écoles de sages-femmes au Canada, dont une seule au Québec, à l’Université du Québec à Trois-Rivières. La fermeture du programme de l’Université Laurentienne risque de se faire sentir dans plusieurs régions, estime Kim Cloutier, de l’Association des sages-femmes de l’Ontario.

Gaëlle Nyamushara, étudiante de quatrième année à l’École des sages-femmes de l’Université Laurentienne, envisage de pratiquer en Outaouais ou dans une communauté francophone de l’Ontario. « Je suis bilingue, mais je suis plus à l’aise en français. C’est pour ça que je suis allée étudier en français à l’Université Laurentienne », dit cette native du Rwanda.

Elle aura accès à ses professeures jusqu’au 30 avril, dans deux semaines. On lui a dit que son stage final sera évalué par des profs des universités Ryerson ou McMaster, en raison de la fermeture du programme de la Laurentienne.

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