Les Québécois devraient-ils tous avoir lu «Maria Chapdelaine»?

Les enseignants jouissent à l’heure actuelle d’une grande latitude dans le choix des oeuvres lues en classe. Le programme de formation de l’école québécoise du ministère de l’Éducation leur demande de sélectionner 25 livres au secondaire — environ 5 par niveau —, dont 13 doivent obligatoirement être québécois.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Les enseignants jouissent à l’heure actuelle d’une grande latitude dans le choix des oeuvres lues en classe. Le programme de formation de l’école québécoise du ministère de l’Éducation leur demande de sélectionner 25 livres au secondaire — environ 5 par niveau —, dont 13 doivent obligatoirement être québécois.

Par quelles œuvres enseigner la littérature québécoise ? Quels livres doivent être lus ? Et surtout, peut-on proposer une telle liste sans politiser la littérature ? Ces questions ont déboulé jeudi dans les milieux de l’enseignement et de la littérature, provoquées par la proposition des jeunes caquistes de la Commission de la relève de la CAQ « de valoriser notre langue par la création d’un corpus commun de grandes œuvres de la littérature québécoise pour toutes les écoles primaires et secondaires ».

« La littérature, c’est tellement complexe, polysémique. C’est vraiment réducteur de penser qu’une liste nationale de livres va créer un sentiment national chez les étudiants », commente la professeure au cégep de l’Outaouais Karine Cellard, qui juge cette proposition « naïve ».

Dans une lettre ouverte publiée jeudi matin, les jeunes caquistes ont souligné l’importance, selon eux, de sélectionner de grandes œuvres littéraires québécoises qui devraient être enseignées à tous les élèves du Québec, pour assurer « mieux que jamais la vivacité de notre culture ». « Ces livres importants, qui ont contribué à édifier l’identité québécoise comme on la connaît aujourd’hui, méritent d’être lus par les plus jeunes, afin de les aider à comprendre tout le chemin parcouru dans notre histoire singulière », peut-on lire dans la lettre, nommant le travail de Louis Hémon, Kim Thúy et Michel Tremblay.

Ce corpus de textes devra rester « neutre et dépolitisé », insiste en entrevue le président de la Commission, Keven Brasseur, proposant que des experts en littérature — dont des enseignants de français — se chargent de le bâtir. « Ça n’empêcherait pas un enseignant de s’en écarter s’il tient à faire lire un livre en particulier à ses élèves », nuance-t-il.

Les enseignants jouissent à l’heure actuelle d’une grande latitude dans le choix des œuvres lues en classe. Le programme de formation de l’école québécoise du ministère de l’Éducation leur demande de sélectionner 25 livres au secondaire — environ 5 par niveau —, dont 13 doivent obligatoirement être québécois. Les enseignants doivent simplement s’appuyer sur des critères, plutôt subjectifs, de qualité de la langue ou de pertinence du récit.

Classiques québécois

L’idée de fournir un encadrement plus serré en sélectionnant des classiques québécois incontournables a bien été reçue par Québec, qui planche déjà sur un projet similaire. On souhaite faire une « place encore plus grande à la culture québécoise » dans les classes sans pour autant « imposer une liste », précise le cabinet du ministre de l’Éducation, Jean-François Roberge. « Nous valorisons l’autonomie professionnelle des enseignants. Ce n’est pas le politique qui déterminerait les incontournables Québécois », assure-t-on. Les détails du projet seront dévoilés ultérieurement.

Plaidant aussi pour laisser une certaine liberté aux enseignants, le Parti québécois suggère que le ministère de l’Éducation leur fournisse « un corpus d’œuvres », et non une liste fermée, dans lequel ils pourront piocher. Le chef du parti, Paul St-Pierre Plamondon, a déjà quelques suggestions en tête. Parmi les classiques de Gabrielle Roy, Michel Tremblay, Anne Hébert et Gaston Miron, il glisse des œuvres de Kim Thúy, Boucar Diouf, Joséphine Bacon, Michel Jean et Anaïs Barbeau-Lavalette.

De leur côté, le Parti libéral du Québec et Québec solidaire s’opposent à l’idée du corpus. « Faire la promotion de la littérature d’ici, c’est bien, mais il y a un risque de tomber dans le piège d’exclure des œuvres importantes. Pourquoi dresser une liste de quelques titres lorsqu’on a tellement de grandes œuvres, de la littérature francophone, anglophone, des Premières Nations aussi ? » demande la députée libérale Christine St-Pierre.

« Homogénéiser l’éventail de lectures que découvriront les générations futures ne semble pas une bonne idée », renchérit la responsable solidaire en matière d’éducation, Christine Labrie.

Une littérature de la patrie ?

Tous les intervenants joints par Le Devoir ont souligné que l’objectif de vouloir faire lire davantage de livres québécois est honorable. Mais l’idée d’imposer une liste de lecture, qui revient régulièrement sur la place publique, démontre ici une mauvaise connaissance de la littérature comme de l’enseignement.

« Le vrai objectif semble être politique : faire vibrer la culture nationale », estime Michel Lacroix, sociologue de la littérature et professeur à l’UQAM. « On vise clairement là une littérature au service de la patrie. Il y a une double réduction : réduire la richesse du corpus aux textes les plus proches des enjeux nationalistes ; ensuite, n’en lire que le nationalisme, et pas le reste. Ça mène les étudiants à avoir une lecture appauvrissante ou à s’opposer constitutivement à la littérature québécoise vue comme obsédée par ce nationalisme. »

M. Lacroix voit souvent arriver des étudiants qui adorent la littérature québécoise contemporaine, mais ne veulent plus l’étudier tant « ça leur a déjà été enseigné avec une perspective nationaliste ». À cause des enseignants ? « Le corpus fait que les questions politiques et nationales sont déjà au cœur des œuvres. Une grande part de la littérature québécoise a été préoccupée par la langue, la survie, les enjeux collectifs. On s’y est déjà souvent servi de la famille comme foyer de la représentation de la collectivité. »

Pour Karine Cellard, aussi chargée de cours à l’Université de Montréal où elle donne le séminaire «Former des lecteurs», « une œuvre est irréductible à la nationalité de son auteur. Et l’enseignement a d’autres visées que celle de la formation d’une identité nationale. »

N’importe quel livre, de plus, peut être lu et enseigné de plein de manières différentes, soulignent les deux professeurs. « La réaction des étudiants n’est pas toujours celle qu’on attend quand on leur offre Maria Chapdelaine ou Un homme et son péché, avec un imaginaire régionaliste, note Mme Cellard. C’est pas parce qu’on offre à lire un livre québécois qu’on va former des citoyens qui vont se situer de la même manière dans une culture. Aujourd’hui, les étudiants ont un rapport à la culture différent [des générations précédentes], nourri à la culture en ligne et américaine. Leur adhésion n’est pas donnée. »

Ce grand « nous » québécois

De son côté, Marianne Sénécal, enseignante de français dans une école secondaire, se demande sur quels critères le gouvernement pourrait s’appuyer pour établir sa liste de classiques québécois, et comment il justifierait l’exclusion de certaines œuvres. « La culture québécoise n’est pas quelque chose de figé dans le temps, ça bouge constamment. Il y a des œuvres qu’on ne pourrait plus enseigner aujourd’hui, ça ne passerait plus. Et plein d’autres, très pertinentes, s’ajoutent chaque année. Comment s’arrêter à une liste de quelques titres ? »

Qui plus est, ajoute Karine Cellard, la proposition des jeunes caquistes semble ignorer tous les débats des derniers temps sur l’enseignement de la littérature. La place des femmes, des queers, la question du mot en n, ces discussions tournaient toutes autour de l’idée « qu’on doit être plus sensible aux autres », note-t-elle, « aux autres types d’identité que nationale, et qu’il est peut-être plutôt temps de remettre en question justement notre grand récit — la Révolution tranquille, “Maîtres chez nous”… — pour aborder ce qu’on peut inclure comme diversité des voix dans ce grand “nous” québécois… »

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