Hausse de l’intimidation chez les jeunes avec les cours en ligne

Des fillettes du primaire accros aux réseaux sociaux avec des problèmes d’anorexie, des élèves de 5e et de 6e année qui évoquent la possibilité de se suicider, des chicanes qui dégénèrent sur la plateforme de télé-enseignement de l’école: s’ils existaient depuis un certain temps, les cyber-incidents et la détresse psychologique chez les enfants ont été exacerbés par la pandémie.

En Montérégie, des écoles ont indiqué au Devoir qu’elles devaient faire face à un plus grand nombre de problèmes liés à l’exposition aux écrans et à la technologie. Depuis le début de la crise, elles disent devoir composer de plus en plus avec des cas de menaces, d’attaques à la réputation, de diffamation, et ce, dès le primaire. Plusieurs incidents seraient survenus dans la période des Fêtes, où tous les élèves, même ceux du primaire, étaient en télé-enseignement.

« J’ai des fillettes [du 3e cycle du primaire] qui ont arrêté de manger parce qu’elles ne se trouvaient pas aussi belles que les autres sur les réseaux sociaux. D’autres élèves qui ont écrit sur leur profil ou ont dit à leurs amis via diverses plateformes qu’ils voulaient se suicider », raconte une personne membre d’une direction d’école, qui a voulu garder l’anonymat pour respecter son code d’éthique. « J’ai des enfants avec des heures de sommeil irrégulières, qui s’endorment, épuisés, au petit matin après avoir passé la nuit sur Snapchat ou Tik Tok. »

Le Devoir s’est aussi fait rapporter un cas d’intimidation sévère d’un enfant autiste par des élèves sur le point d’avoir 12 ans, soit l’âge où on devient criminellement responsable. « Ils n’avaient comme plus aucune empathie. J’avais l’impression d’avoir devant moi des animaux qui ne réfléchissaient plus. »

Recrudescence

Marc Farand, agent de prévention et aux relations communautaires du service de police de Granby, dit observer une recrudescence des « débordements », comme les insultes et les menaces virtuelles. « Ce qu’on a remarqué en 2020 avec la pandémie et début 2021, c’est une augmentation des cas de chicanes entre les jeunes qui passent par les réseaux sociaux », a dit le policier qui fait de la prévention en milieu scolaire depuis plus de 13 ans.

Les mesures sanitaires empêchant un jeune de jouer avec ses amis, il y a une banalisation de la communication en virtuel et des écrans, que les parents n’hésitent pas à autoriser, pour avoir la paix et permettre à leurs rejetons de socialiser. Sauf que les enfants ont ainsi été initiés encore plus tôt à la technologie, sans savoir s’en servir. « C’est une Ferrari qu’on a donnée à des enfants qui viennent de débarquer d’un tricycle », résume Karine Igartua, présidente de l’Association des médecins psychiatres du Québec.

Elle explique que le cerveau est un organe qui prend 25 ans à venir à maturité. Les lobes frontaux, qui permettent de réfléchir à la conséquence de nos gestes et de moduler l’impulsion primitive, sont les dernières parties du cerveau à atteindre ce stade. « D’une part, on a des enfants qui n’ont pas la maturité pour [être cyber-éduqué] et d’autre part, on ne leur a jamais appris », dit celle qui a fondé Alphas connectés, qui s’intéresse à la santé mentale de la génération née avec les écrans.

Au primaire d’abord

Cathy Tétreault, directrice générale et fondatrice du Centre Cyber-aide, établi à Québec, constate que, curieusement, le phénomène est plus répandu au primaire qu’au secondaire : toutes les écoles qui ont fait appel à ses services pour désamorcer des crises liées à l’intimidation en ligne, depuis l’automne dernier, sont de niveau primaire.

La spécialiste en cyberdépendance est intervenue récemment auprès d’un groupe de troisième année du primaire. Des discussions virtuelles d’élèves, tenues hors des heures de classe, ont dégénéré. Les enfants ont tenu des propos dégradants et ont échangé des images de nudité glanées sur le Web. D’autres ont été intimidés.

« Le temps d’écran a augmenté à cause de l’enseignement virtuel. La plupart des jeunes, même au primaire, ont maintenant accès à un ordinateur ou à une tablette pour passer à l’enseignement à distance en cas de COVID », explique Cathy Tétreault, autrice du guide Jeunes connectés, parents informés.

« Avant la pandémie, les jeunes apprenaient à socialiser dans la cour d’école. Les surveillants intervenaient rapidement quand ils voyaient deux ou trois enfants s’intimider. Maintenant, ça se passe beaucoup sur Internet, en soirée, quand les enfants sont laissés à eux-mêmes dans leur chambre », explique-t-elle.

Au secondaire aussi

Au secondaire, les comportements inappropriés surviennent surtout durant les cours à distance, précise Cathy Tétreault. Des élèves interrompent les enseignants, font des blagues de mauvais goût ou prennent des photos de camarades ou même d’enseignants sans leur permission.

C’est ce qui est arrivé à l’École secondaire de Chambly, en Montérégie, en novembre dernier. Des élèves de troisième secondaire ont fait circuler sur les réseaux sociaux des photos captées durant les cours en ligne. Un élève a aussi été victime d’intimidation plus ciblée. Une policière communautaire et une éducatrice spécialisée ont fait de la sensibilisation en classe. Une dizaine d’élèves ont été suspendus.

« Des élèves et des parents ont fait des dénonciations. On les encourage à signaler les comportements inappropriés de façon confidentielle, sinon on ne le saura jamais », explique la directrice, Caroline Gaigeard.

L’intervenante Cathy Tétreault recommande aux parents d’établir un horaire pour rappeler à leurs enfants l’obligation de faire leurs devoirs, de jouer dehors, de manger, de se laver et de se garder du temps libre. Sinon, le risque est grand qu’ils passent tout leur temps sur leur écran.

Bruno Guglielminetti, spécialiste des nouvelles technologies, recommande aux parents de discuter de ces questions avec leurs enfants et de limiter leur accès au Web par des logiciels ou des applications. Il est convaincu que la pandémie a relancé la pertinence d’une éducation à la citoyenneté, pour apprendre aux jeunes l’importance d’une bonne « hygiène numérique ».  

Difficile d’encadrer les jeunes en ligne

La pandémie a entraîné une hausse importante du temps passé sur les écrans : les trois quarts (76 %) des jeunes de 6 à 17 ans passent plus de temps devant leurs écrans à la maison qu’avant la crise, selon une enquête de l’Académie de la transformation numérique de l’Université Laval. Quatre élèves sur dix passent en moyenne plus de 10 heures par semaine à naviguer sur Internet, ce qui représente une hausse de 15 points de pourcentage en un an. La vaste majorité des parents (83 %) disent encadrer l’usage d’Internet par leurs enfants, mais cette proportion a baissé de cinq points de pourcentage, en raison de la pandémie. « Le temps passé sur les écrans est à la hausse et les parents ont un peu lâché prise sur l’encadrement. Les ingrédients sont là pour créer des problèmes », dit Bruno Guglielminetti, spécialiste des nouvelles technologies.
3 commentaires
  • Jean Richard - Abonné 25 février 2021 10 h 35

    Et si on remontait dans le temps

    On aime bien utiliser les mots « écrans » et « technologie » en les diabolisant, pointant le doigt vers l'outil plutôt que par le travail.

    Et si on imaginait une pandémie identique à l'actuelle, mais qui se serait produite en 1960 ? Pas d'Instagram, pas de Tik-Tok, pas de FaceBook (que les jeunes fréquentent de moins en moins) : quel aurait été le diable de l'époque ? Les écrans et la technologie ? Mais oui, il y avait des écrans et de la technologie à l'époque, ceux de la télévision, déjà devenue très abrutissante. Bien sûr, on aurait installé une caméra dans une salle de classe sans élève, le professeur débitant son cours à la caméra, sans avoir aucune idée de qui l'écoutait. Or, l'enseignement à la télévision pour les plus jeunes ne valait pas mieux que le boiteux enseignement par Zoom.

    L'intimidation existait en 1960, même dans les petits villages, On ne l'appelait pas ainsi et les profs n'intervenaient jamais dans la cour de récréation. La règle était : tu te défends ou tu contournes. Or, en supposant qu'une pandémie ait fermé les écoles et interdit tout rassemblement, comment se serait exercée l'intimidation en ces glorieuses pas si glorieuses années ? Les intimideurs n'étant pas tous des tarés, ils auraient sûrement trouvé d'autres moyens. D'ailleurs, les intimideurs avaient souvent plus d'imagination que les intimidés, les mémères comme on les appelait. « La Guerre des tuques » est une version très adoucie de la réalité des années 60. Dans la vraie vie, c'était plus violent qu'au cinéma. En fait, c'était plus proche de Lone Ranger ou Rintintin que les écrans de l'époque diffusaient à l'heure du retour de l'école.

  • Mathieu Lacoste - Inscrit 25 février 2021 14 h 36

    « ''La Guerre des tuques'' (1984) est une version très adoucie de la réalité des années 60.» (Jean Richard)



    C'est surtout un plagiat de « La Guerre des boutons » (1962)…

  • Jules Blais - Inscrit 26 février 2021 10 h 50

    Éducation vs Instruction

    L'intimidation (et la domination des plus faibles) a tjrs existé depuis que le monde existe. La technologie d'aujourd'hui
    ne la fait qu'apparaître au grand jour. L'école a beau instruire, mais elle a une limite à éduquer, surtout en virtuel.
    Dans les années soixante, il y avait au moins un certain discours de "Aimez-vous les uns les autres'' entendu à l'école
    dans les cours de religion qui est disparu avec les réformes.
    Il revient aux parents de maintenir un contact étroit avec leur enfants pour leur enseigner ce que c'est que la vie, avec
    ses éléments positifs et négatifs, en utilisant ce qui nous apparaît au quotidien, en leur enseignant comment se protéger
    des perturbateurs (perturbés?) et en renforçcant leur identité et sens critique. Les enfants ont besoin d'être confirmés
    (par les parents) dans les valeurs universelles de bien-être, d'amour de soi et des autres et de quête d'un absolu qui les
    réconforteront dans les moments difficiles.