À quoi ressemble la vie des enseignants depuis le début de la pandémie?

Marie Pâris
Collaboration spéciale
L’absence des visages de ses élèves, c’est ce que Christine Bélanger trouve le plus difficile dans l’enseignement à distance.
Photo: Pierre-David Gendron-Bouchard L’absence des visages de ses élèves, c’est ce que Christine Bélanger trouve le plus difficile dans l’enseignement à distance.

Ce texte fait partie du cahier spécial Semaine des enseignants

« On nous a dit : “on doit tout fermer, on est en vacances pendant deux semaines” », raconte Marisa Thibault. Au début du confinement, cette enseignante de 6e année à l’école Marie-Rivier, à Montréal, commence par planifier comment rattraper ces semaines ; mais elle se rend vite compte qu’il n’y aura pas de retour à l’école. « Et là a commencé la débandade, poursuit l’enseignante. On avait des consignes contradictoires et au compte-gouttes. » Fin mars, les cours se font dorénavant virtuellement. Pour Marisa, c’est tout un défi d’enseigner à distance à des élèves qui viennent essentiellement de milieux défavorisés : il faut expliquer comment utiliser la vidéoconférence, et la communication avec les parents, dont certains ne parlent pas français, est difficile. Installer tout le monde avant de commencer la classe peut lui prendre jusqu’à 45 minutes. « On s’est entraidés en s’appelant le soir pour se former entre collègues, il y a eu une grande solidarité et beaucoup de travail, indique-t-elle. J’ai l’impression d’avoir fait deux années en une ! »

Christine Bélanger, enseignante en littérature au cégep Montmorency, souligne aussi les problèmes techniques comme principal obstacle à l’enseignement à distance. « Une équipe d’aide Teams a été mise sur pied pour centraliser les formations en ligne et pour qu’on y pose nos questions, mais elle n’a été fonctionnelle qu’en mai », regrette-t-elle. Elle salue cependant le travail de ses collègues à la technique, qui à deux ont dû épauler 700 professeurs.

Le métier tourne-t-il désormais autour de la technologie ? C’est ce que pense Félix Joyal-Lacerte, enseignant en travail social au cégep de Lévis. « Au discours de la rentrée de cet automne, j’ai eu l’impression d’avoir changé de profession : on n’a parlé que de développement technologique », confie le professeur, qui déplore le manque de contact humain. « Quand on ferme l’écran, on connaît une solitude encore plus forte. D’habitude, on a des questions après le cours, les étudiants viennent jaser… On dit souvent que le collégial, c’est “les plus belles années”, mais c’est beaucoup moins évident en virtuel. J’enseigne une technique humaine à distance ; ça n’a pas beaucoup de sens. »

On écoute les politiciens, les directions et les comités de parents, mais pas les enseignants. Pourtant, c’est nous qui faisons la classe avec les enfants… 

 

Christine Bélanger a quant à elle passé plusieurs semaines sans voir les visages de ses élèves. Sur la capture d’écran d’un de ses cours, des pastilles avec des initiales et un seul écran ouvert : le sien. « C’est malheureusement une bonne représentation de ma session », souligne la professeure. La raison invoquée par les élèves pour éteindre leur caméra ? Sur Teams, toute la classe peut les voir durant tout le cours, et cela les intimide. Cette absence de visages, c’est ce que Christine trouve le plus difficile pédagogiquement. « Quand j’explique une notion, je regarde mes étudiants et je peux savoir à leurs expressions si je dois récapituler, reformuler, passer plus rapidement, etc. Beaucoup de l’enseignement passe par le fait de sentir le pouls de la classe. Et ça n’est pas possible si personne n’allume sa caméra. »

Nivellement par le bas

Si certains cours en présentiel ont repris, la logistique n’est pas toujours bien pensée. Au cégep Montmorency, alors que quelques étudiants alternent entre cours en personne et virtuels, la période de battement entre deux classes est restée de 5 minutes. Christine a ainsi vu des élèves suivre leur cours sur leur cellulaire dans un couloir du collège ou depuis un autobus. Pour Marisa Thibault, une bonne partie des cours en présentiel consiste à gérer les entrées et les sorties progressives des élèves, la pause pour aller aux toilettes (« on s’est fait des horaires entre classes, pour ne pas y aller tous en même temps »), le nettoyage de la classe… Félix Joyal-Lacerte, lui, a donné quelques cours en petits groupes, ce qui demande plus d’arrimages. « On avait la moitié de la classe, donc il fallait s’assurer que l’autre moitié suivait bien en ligne », raconte-t-il.

De ses cours en présentiel, trois heures de théorie et d’exercices, Félix n’a gardé que la partie théorique en virtuel. « Une heure d’écran demande déjà une grande discipline aux étudiants. Mais après, ils sont laissés à eux-mêmes pour les exercices. Est-ce qu’ils vont les faire ? Je n’ai pas de pouvoir là-dessus », regrette l’enseignant, qui a également instauré des rencontres en personne avec des groupes de trois étudiants. « Ça ajoute à ma tâche, mais ça me fait du bien de les voir et de faire des suivis. » Son constat n’est cependant pas optimiste : il n’a jamais vu autant de disparités entre les étudiants. Ceux qui avaient des difficultés à la base en ont encore plus, et ceux qui réussissaient y arrivent quand même, mais moins bien qu’avant. Certains établissements ont autorisé des passations qui n’auraient pas eu lieu autrement, des travaux ont été raccourcis, des épreuves et des stages annulés… Félix craint ainsi que l’enseignement soit nivelé par le bas, au détriment des étudiants. « En coupant un peu partout, dans les apprentissages en présentiel comme dans les examens, c’est sûr que ça va avoir un impact. »

Au cégep Montmorency, Christine Bélanger voit quant à elle une disparité entre les étudiants de première et de deuxième année. Les seconds ont été plus assidus : ils ont déjà bénéficié d’un an d’enseignement en personne et sont désireux de terminer. Les étudiants de première année, eux, sont déjà vulnérabilisés par une fin de secondaire amputée ; sur ses 111 étudiants, 41 ont demandé la mention « Incomplet permanent » pour leur année. Si Marisa Thibault parle également de retard scolaire, elle trouve cependant que la pandémie « a le dos large ». Selon elle, la faute est surtout au manque criant de professionnels et au peu de moyens accordés. « Le délestage, on le vit aussi dans l’éducation, affirme-t-elle. La pandémie ne fait que couler un bateau qui naviguait déjà bien mal. » Elle déplore également le peu de reconnaissance de la population envers la profession et, surtout, le fait que les enseignants aient été mis à l’écart des décisions. « On écoute les politiciens, les directions et les comités de parents, mais pas les enseignants, conclut-elle. Pourtant, c’est nous qui faisons la classe avec les enfants… »