Qui a peur des technologies?

Charlotte Mercille
Collaboration spéciale
«Beaucoup de professeurs sont sur les médias sociaux, mais peu l’utilisent pour parler directement à leurs élèves, alors que ce sont des plateformes que les élèves maîtrisent déjà très bien.»
Illustration: Getty Images «Beaucoup de professeurs sont sur les médias sociaux, mais peu l’utilisent pour parler directement à leurs élèves, alors que ce sont des plateformes que les élèves maîtrisent déjà très bien.»

Ce texte fait partie du cahier spécial Semaine des enseignants

Du préscolaire au secondaire, de nombreux enseignants ont repoussé les limites du numérique pour interpeller et stimuler leurs élèves malgré la distance.

En mai dernier, la page Facebook « Les patineuses enseignent en ligne » a vu le jour. Ses fondatrices sont Ariane Sévigny, étudiante au baccalauréat en éducation préscolaire et enseignement primaire, et Sophie Asselin, Catherine Hébert, Nicole Mayer et Nancy Lessard, toutes quatre enseignantes à l’école préscolaire Camille-Laurin Annexe dans le quartier Parc-Extension à Montréal. Leurs élèves sont principalement allophones et évoluent pour la plupart dans des milieux très défavorisés.

« Lorsque les écoles ont fermé leurs portes au printemps, il nous fallait trouver une idée originale afin de rejoindre nos élèves en apprentissage du français afin qu’ils ne perdent pas leurs acquis. L’idée de devoir enseigner à distance à des enfants de cinq ans nous chicotait un peu », raconte Nancy Lessard.

À l’époque, la plupart des enseignants n’avaient jamais entendu parler de Zoom ou de Teams. Devant la confusion d’autres collègues, elles ont regroupé différentes vidéos éducatives dans un livre interactif d’activités ancrées dans diverses matières à réaliser en classe virtuelle. Ce sera le premier d’une longue série d’ouvrages.

L’équipe des patineuses a fait des milliers d’heures de bénévolat pour envoyer un livre par jour aux élèves, provoquant un effet boule de neige auprès d’autres enseignants de l’école, puis à l’échelle du Québec par l’entremise de sa page Facebook. Cet hiver, un livret différent est créé chaque semaine. Ils sont utilisés en présentiel ou en ligne, lorsqu’une classe doit fermer.

Pour les élèves, par les élèves

L’été dernier, à l’école secondaire Mont-Royal, qui offre le programme international, ce sont les élèves eux-mêmes qui ont mis la main à la pâte en publiant une vidéo pour accueillir la prochaine cohorte de 1re secondaire. Ils y abordent les joies et les défis du passage au secondaire, donnent des trucs pour faciliter leur intégration et des conseils pour se retrouver dans l’agenda et l’horaire, sans compter l’art de se faire des amis.

« Le comité des jeunes entraidants est un groupe d’élèves qui se dévouent au soutien par les pairs pour la réussite éducative et le sentiment d’appartenance. Le but était vraiment que ce soit des élèves de l’école qui invitent les élèves du primaire à l’école Mont-Royal dans le but de faciliter leur transition », explique Élisabeth Rufiange, psychoéducatrice et accompagnatrice du projet. Un garçon et une fille ont prêté leurs voix aux personnages créés grâce à un logiciel de montage. Le dialogue a également été créé par les élèves avec l’aide de psychoéducateurs et de responsables de la vie étudiante.

Mes élèves réagissent mieux à mes stories qu’à mes courriels !

 

Les enfants de 6e année sont habituellement invités à visiter l’école chaque année lors d’une journée portes ouvertes. Or, le contexte de la COVID-19 a grandement limité les déplacements. « Nous voulions rejoindre le plus possible le public qui n’avait pas accès à l’école et répondre à ses questions d’une manière alternative à la rencontre en personne », explique la psychoéducatrice.

Le concept s’est développé à travers des séances de remue-méninges sur Zoom au cours des mois de mai et de juin, après les heures de classe ou à l’heure du dîner. « Les élèves qui étaient alors en 4e secondaire ont dû jongler avec leur propre horaire chargé d’examens. Ils étaient animés par l’idée de donner au suivant », affirme Élisabeth Rufiange.

Investir dans les médias sociaux

Enseignante en adaptation scolaire à l’école Jeanne-Mance, Anouk Simpson s’est rapidement rendu compte que les trousses numériques offertes par le gouvernement ne seraient pas accessibles à sa classe.

Durant le confinement du printemps, Mme Simpson est donc allée rejoindre ses élèves aux endroits où ils communiquaient déjà : sur YouTube et Instagram. « Beaucoup de professeurs sont sur les médias sociaux, mais peu l’utilisent pour parler directement à leurs élèves, alors que ce sont des plateformes que les élèves maîtrisent déjà très bien », constate-t-elle. Et pour cause : « Mes élèves réagissent mieux à mes stories qu’à mes courriels ! » dit-elle, la voix souriante.

Grâce à ces tribunes jusqu’ici inexploitées par le corps enseignant, elle a instauré une pédagogie inversée : les explications des devoirs et des activités sont données à travers des capsules vidéo et des textes sur les médias sociaux pour passer davantage de temps en classe en sous-groupes et en accompagnement individuel.

Anouk Simpson s’évertue aussi à faire connaître la littérature jeunesse et la poésie. Ses suggestions culturelles et ses discussions avec certains créateurs partagées sur Instagram sont reprises en classe pour nourrir la discussion. « L’art est crucial, parce qu’il offre un espace de créativité, une échappatoire à beaucoup d’adolescents », croit-elle.

La pédagogue travaille actuellement à transposer en ligne les « dégustations » littéraires virtuelles qu’elle organisait autrefois en classe. Elle a également collaboré avec l’auteur Simon Boulerice à la récente ouverture d’une bibliothèque inclusive avec la Maison des jeunes du Plateau, située tout près de l’école.


Une version précédente de ce texte ne mentionnait pas Ariane Sévigny parmi les fondatrices de la page Facebook « Les patineuses enseignent en ligne ».