Une école, mais deux classes d’élèves

Le pavillon en mauvais état, condamné de toute urgence, accueille les élèves du secteur «défi» de l’établissement, un programme qui sélectionne les élèves les plus performants.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Le pavillon en mauvais état, condamné de toute urgence, accueille les élèves du secteur «défi» de l’établissement, un programme qui sélectionne les élèves les plus performants.

Une partie du pavillon principal de l’école secondaire Sophie-Barat, au nord de Montréal, a été fermée d’urgence, à deux semaines de la rentrée scolaire, parce que le bâtiment risque de s’effondrer. Le déménagement forcé de certains élèves met en lumière les divisions entre le programme « défi », qui sélectionne les élèves les plus performants, et le secteur « régulier » de l’établissement.

Les parents et les enseignants de cette école publique du nord de Montréal ont appris jeudi soir que des dommages à la structure du pavillon principal, boulevard Gouin Est, forcent l’établissement à délocaliser des élèves de première et de deuxième secondaire — ainsi que des élèves en adaptation scolaire.

« Depuis plusieurs années, le pavillon principal est sous haute surveillance en raison de la fragilité de sa maçonnerie. Durant les vacances, des expertises plus poussées ont été menées. La conclusion des experts est sans appel : une partie du pavillon principal est dangereuse et ne peut plus être utilisée par les élèves et le personnel », indique un message envoyé aux parents d’élèves de l’école Sophie-Barat, jeudi soir.

Cette nouvelle explosive a semé l’émoi, à deux semaines de la rentrée scolaire et en pleine pandémie. Les maux de l’école publique commencent à peser lourd sur le moral des élèves, de leurs parents et des enseignants : bâtiments vétustes ou surpeuplés, plomb dans l’eau, pénurie de personnel…

« On apprend à la mi-août que ça fait des années qu’on travaille dans une école à risque de tomber. Je suis sous le choc, je n’en reviens pas », dit une enseignante de Sophie-Barat qui a requis l’anonymat par crainte de représailles de son employeur.

Le Centre de services scolaire de Montréal (CSSDM) rappelle que cette école « fait l’objet d’une attention particulière en raison de sa vétusté et de son caractère patrimonial ». Le bâtiment principal, construit en 1858, abritait autrefois le pensionnat du Sacré-Cœur. Un important projet de rénovation et d’agrandissement a été soumis au cours des derniers mois au ministère de l’Éducation.

Un projet de rénovation de 106 millions de dollars du bâtiment principal est à l’étude à Québec. Un autre projet, d’agrandissement celui-là, fera prochainement l’objet d’un appel d’offres, selon le CSSDM.

Le bâtiment des élèves du programme défi risque de s’effondrer, mais ce sont les élèves du secteur régulier qu’on déménage dans un autre quartier

« Deux catégories d’élèves »

Enseignants et parents sont bouleversés non seulement par le risque d’effondrement du bâtiment, mais aussi par les divisions, au sein de l’école, mises au jour par le déménagement annoncé de certains élèves.

Le pavillon en mauvais état, condamné de toute urgence, accueille les élèves du secteur « défi » de l’établissement, un programme qui sélectionne les élèves les plus performants. Or, ce sont des élèves du secteur régulier de Sophie-Barat, logés dans une annexe, qui seront déménagé dans un autre bâtiment situé cinq kilomètres plus à l’est, dans le quartier Saint-Michel (dans l’école St. Dorothy de la Commission scolaire English-Montréal, louée au CSSDM).

Les élèves de première et de deuxième secondaire du secteur défi, eux, seront relogés dans l’annexe (située tout près du pavillon principal de Sophie-Barat), où sont normalement accueillis les élèves du « régulier ».

« On a l’impression qu’il y a deux catégories d’élèves », déplore Benoit Guinot, père d’une élève qui entrera en deuxième secondaire au secteur régulier de l’école Sophie-Barat.

« Le bâtiment des élèves du programme défi risque de s’effondrer, mais ce sont les élèves du secteur régulier qu’on déménage dans un autre quartier. Je ne comprends pas cette décision », dit Benoit Guinot.

Sur les réseaux sociaux, des parents ont qualifié cette décision « d’élitiste ». Parents et élèves du secteur régulier ont parfois l’impression d’être considérés comme des citoyens de deuxième classe. Il s’agit d’une perception erronée, fait valoir le CSSDM.

Des raisons pratiques

Le centre de services assure que la décision de déplacer les élèves du secteur régulier à cinq kilomètres de Sophie-Barat (et non ceux du programme défi) a été prise pour de simples raisons pratiques : « Puisque l’école St. Dorothy est une école primaire, les cours de science de 2e cycle doivent se maintenir au pavillon principal ou à l’annexe de l’école Sophie-Barat, car il n’y a pas de laboratoires à St. Dorothy. Les classes sont plus petites. Les casiers sont adaptés à des élèves plus jeunes. Nous voulons limiter le nombre de membres du personnel à déplacer et de tâches à modifier afin d’être en mesure d’organiser l’école pour la rentrée scolaire. Nous voulons que les déplacements entre l’école St. Dorothy et les deux autres pavillons soient exceptionnels », indique Alain Perron, du CSSDM.

Le CSSDM aurait aimé annoncer plus tôt la fermeture d’une partie du pavillon principal, mais il n’a appris que le 5 août, par la firme d’ingénieurs chargée d’inspecter le bâtiment, que la structure montrait des défaillances importantes. Et la Commission scolaire English-Montréal n’a entériné que mercredi après-midi la location de l’école St. Dorothy.

La députée libérale Marie Montpetit a dénoncé sur sa page Facebook cette tuile qui s’abat sur une école publique de sa circonscription.

« Je suis scandalisée de cette information. J’ai travaillé d’arrache-pied avec la CSDM pendant quatre ans afin qu’un projet soit déposé pour offrir aux élèves de Sophie-Barat de nouveaux espaces, a-t-elle écrit. […] Je peux vous assurer que je vais rapidement discuter de la situation avec le ministre de l’Éducation afin que les travaux soient effectués dans les plus brefs délais. »

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1 commentaire
  • Bruno Charette - Abonné 15 août 2020 09 h 11

    Une nouvelle école exigée

    (En résumé, des parents ne sont pas contents d’apprendre que leurs enfants iront dans une école qui ne risque pas de s’effondrer.)

    Rasez et reconstruisez. Les vieilles écoles n’ont pas été construites avec des considérations pédagogiques. Elles sont difficiles à climatiser et à chauffer, couteuses à entretenir, énergivores, irrespectueuses pour l’environnement. Elles ne sont pas adaptées à nos besoins, elles ont été mal construites et on n’en tire aucun bénéfice fonctionnel. Rasez et reconstruisez. Les nouvelles infrastructures ne doivent pas être réservées qu’aux chars. On ne garde pas les vieux trottoirs pour la nostalgie, on les change pour répondre à nos besoins. Rasez et reconstruisez. Arrêtons de garder des bâtiments pour leur cachet extérieur. La valeur d’un bâtiment ne réside que dans son utilisation et celui-ci n’est beau que s’il est utilisé pleinement et qu’il répond à nos besoins. Et il n’y a rien de beau dans un vieux pensionnat : il représente l’oppression du peuple québécois par l’Église catholique, le cléricalisme, la théocratie, l’obscurantisme, la non-valorisation de la scolarisation, la maltraitance des enfants, l’oppression de la femme, l’homophobie et j’en passe. Rasez et reconstruisez. Arrêtez d’essayer de faire du neuf avec du vieux. Arrêtez de fabuler sur votre passé. Rasez et reconstruisez.

    Les enfants sont plus importants que le patrimoine bâti. Mettez en valeur la rivière d’à côté, les arbres tout autour et, de grâce, mettez en valeur vos enfants. Là réside le vrai patrimoine. Pas dans la roche ni la ferraille.

    Par ailleurs, oui, il y a bel et bien plusieurs classes d’élèves dans les écoles québécoises. Et certaines d’entre elles reçoivent délibérément de meilleurs services, avantageant rarement les élèves moins désavantagées.

    Enfin, l’école n’est pas un bâtiment, mais l’ensemble des relations éducatives entretenues entre ses acteurs. Le bâtiment n’est qu’un outil. Et trop souvent, un mauvais outil qui nuit à ces relations.