Des garderies de Montréal boudées à leur réouverture

À la garderie Cabane habile, dans le quartier Rivières-des-Prairies, seulement cinq enfants ont été déposés sur place sur les 40 places disponibles.
Photo: Adil Boukind Le Devoir À la garderie Cabane habile, dans le quartier Rivières-des-Prairies, seulement cinq enfants ont été déposés sur place sur les 40 places disponibles.

Une grande « nervosité » régnait dans les différents milieux de garde lundi pour l’ouverture officielle sur l’île de Montréal et plusieurs parents inquiets se sont désistés à la dernière minute. Quant au principe de distanciation physique, il est tout à fait impossible à appliquer, constatent les gens du milieu contactés par Le Devoir.

Depuis des semaines, Lori Primiani passe des appels pour recruter des enfants en prévision de l’ouverture de sa garderie, Cabane habile, dans le quartier Rivière-des-Prairies à Montréal. Avec ses 80 places, elle avait droit à 40 enfants, mais elle n’en a eu que 5 lundi matin. « Avec les réponses que j’ai eues, je vais peut-être réussir à avoir 8 ou 10 enfants d’ici la fin du mois de juin, explique la directrice. Les parents ont vraiment peur. Ils disent tous : je vais attendre un peu pour voir comment ça va se passer. Plusieurs avaient prévu commencer aujourd’hui ou la semaine prochaine et remettent ça au mois de septembre. »

Elle n’est pas la seule dans cette situation. Suzie Touchette, qui tient la garderie Les Gazelles à Saint-Hippolyte, a elle aussi de la difficulté à recruter. « On n’a pas eu beaucoup d’enfants, les parents avaient peur, malgré le fait qu’on se faisait rassurantes. Ils ont tous entendu le ministre dire qu’ils pouvaient conserver leur place même s’ils ne se présentaient pas à la garderie et ils se sont arrangés autrement. Aujourd’hui, j’avais trois enfants sur neuf. »

À l’Association des garderies privées du Québec, le président, Samir Alahmad, note que plusieurs atteignent un taux de présence d’à peine 10 % ou 12 %. Même à l’extérieur de l’île de Montréal, plusieurs n’atteignent pas les 30 %.

Nervosité

À l’association québécoise des CPE (AQCPE), on constate qu’il y a à la fois des parents qui appellent sans relâche dans l’espoir d’avoir une place pour leur progéniture et d’autres qui se désistent à la dernière minute. Les chiffres n’ont pas encore été compilés à Montréal, mais à l’extérieur, dans les CPE qui ont ouvert leurs portes en mai, près d’un CPE sur quatre a dû refuser des parents faute de place, affirme la directrice générale, Geneviève Bélisle.

« C’est sûr qu’il y avait une certaine nervosité dans le réseau aujourd’hui, et c’est normal dans le contexte, mais somme toute, la réouverture s’est passée plus facilement à Montréal qu’en zone froide (à l’extérieur de Montréal) considérant le temps d’adaptation qu’on avait eu. »

Même son de cloche à la Fédération des intervenantes en petite enfance du Québec (FIPEQ), qui parle également d’une « grande nervosité » face à l’ouverture de lundi matin. « Mais ça allait quand même bien parce qu’on a reçu le matériel pour être en sécurité », explique la présidente, Valérie Grenon.

Question d’argent

Le problème, constate la FIPEQ, c’est que plusieurs responsables de services de garde en milieu familial ont appris ce matin, de la part de leur bureau coordonnateur, qu’ils ne seraient pas payés pour les places non comblées, contrairement à ce que le ministre avait affirmé.

Des démarches ont été entamées pour régulariser la situation à l’extérieur de Montréal, où le problème se vit toujours, mais la FIPEQ aurait aimé éviter ce stress financier aux responsables de services de garde en milieu familial à Montréal, déjà inquiets de la propagation du virus dans leur maison.

L’insécurité financière et l’incertitude entourant les directives de Québec — qui sera payé, combien et pour combien de temps — sont partagées par toutes les associations.

L’impossible distanciation physique

Les associations qui représentent les différents milieux de garde au Québec réclament également un peu plus de souplesse dans l’application des règles de distanciation physique.

« Vous voulez la vérité ? demande, au bout du fil Samir Alahmad de l’Association des garderies privées du Québec. Ce matin, j’ai visité une dizaine de services de garde. Dans les cours extérieures, la distanciation sociale, on oublie ça, les enfants jouent ensemble et tu as beau leur dire de ne pas s’approcher, les enfants, ce sont des enfants. C’est naturel pour eux de jouer ensemble. »

Tout le monde reconnaît qu’il est généralement possible de faire respecter une distance de deux mètres pendant la sieste ou le dîner. On tente de mettre les enfants d’une même famille ensemble et de garder toujours les mêmes petits groupes. On limite également la quantité de jouets disponibles et on fait disparaître tout ce qu’on ne peut pas désinfecter. Mais c’est le maximum que le personnel peut faire.

« On essaie, mais c’est très difficile, soupire Lori Primiani. Ce matin, quand je suis arrivée, deux enfants qui ne m’avaient pas vu depuis trois mois étaient tellement contents qu’ils m’ont sauté dessus. Tu fais quoi ? Tu ne peux pas leur dire : “non, ne me touche pas !” J’ai mis mes bras dans les airs et tout de suite après je suis allée me laver les mains, mais ils ont besoin d’affection. Ils ont besoin de ça. Tu ne peux pas dire à un enfant de 18 mois : “Reste à deux mètres de moi”, surtout quand vient le temps de changer sa couche ! Et on fait comment si les parents ne peuvent pas entrer ? Est-ce qu’on s’attend à ce que le poupon monte les escaliers tout seul ? Je ne sais pas si le ministère sait ce qui se passe dans les garderies, mais ils font des règlements qui n’ont pas d’allure. »

À voir en vidéo