Feu vert à deux DEC bilingues à Montréal

Les programmes bilingues en sciences humaines et en sciences de la nature ont été autorisés en 2019-2020.
Photo: Michael Monnier Archives Le Devoir Les programmes bilingues en sciences humaines et en sciences de la nature ont été autorisés en 2019-2020.

Québec vient d’autoriser deux nouveaux programmes menant à l’obtention d’un diplôme d’études collégiales (DEC) bilingue, après un projet-pilote de cinq ans jugé concluant aux cégeps de Saint-Laurent et Vanier, à Montréal.

Les programmes bilingues en sciences humaines et en sciences de la nature, offerts conjointement par ces deux cégeps voisins — un francophone et l’autre anglophone —, ont été autorisés sur une base permanente au début de l’année scolaire 2019-2020, ont confirmé plusieurs sources au Devoir.

Ces programmes permettent aux étudiants francophones du cégep de Saint-Laurent de suivre une session complète en anglais, en plus d’au moins un cours en anglais lors de chacune des quatre sessions de leur formation. Les étudiants anglophones du cégep Vanier suivent de la même façon des cours en français dans le cégep francophone situé sur le terrain voisin, avenue Sainte-Croix, dans l’arrondissement de Saint-Laurent à Montréal.

Cette porte ouverte à l’enseignement en anglais dans des programmes collégiaux francophones inquiète Frédéric Lacroix, chercheur indépendant et militant pour la défense du français.

« L’autorisation de ces programmes confirme, encore un peu plus, la perte de prestige du français comme langue d’enseignement au Québec », indique-t-il dans une analyse transmise au Devoir. Il craint que cette pratique encourage les étudiants francophones et allophones à poursuivre leurs études collégiales et universitaires en anglais.

La question de l’enseignement en anglais dans les cégeps déchire la société québécoise depuis des années. Il s’agit d’un dossier chaud dans la grande région de Montréal, où les étudiants francophones et allophones sont de plus en plus attirés par les cégeps anglophones.

Aux élections de 2018, le chef péquiste Jean-François Lisée avait proposé d’obliger les étudiants fréquentant un cégep anglophone à faire au moins une session dans un cégep francophone. En contrepartie, les francophones auraient pu faire une session dans un cégep anglais — un compromis permettant aux francophones de s’améliorer en anglais sans s’angliciser, selon le chef du Parti québécois de l’époque.

Parcours sinueux

Loin de s’angliciser, les étudiants qui ont pris part au projet-pilote de DEC bilingue ont suivi un parcours comparable à ceux qui sont inscrits aux programmes ordinaires en français, selon le Cégep de Saint-Laurent. « Les étudiants du cégep de Saint-Laurent [inscrits au DEC bilingue] se comportent comme des étudiants de Saint-Laurent et les étudiants du cégep Vanier se comportent comme des étudiants du cégep Vanier », dit Carole Lavallée, directrice des études au cégep de Saint-Laurent.

Selon elle, ces programmes n’attirent pas les foules. Une quarantaine d’étudiants — répartis à parts égales entre les deux cégeps — sont admis en moyenne chaque année dans les programmes bilingues de sciences humaines et de sciences de la nature. La majorité des participants change toutefois de programme en cours de route.

Par exemple, pour la cohorte de 2013 du cégep de Saint-Laurent, neuf des dix participants ont obtenu un diplôme d’études collégiales, mais seulement trois de ces neuf élèves ont eu le diplôme bilingue (dans le programme où ils étaient initialement inscrits).

Pour la cohorte de 2014, la majorité des 16 finissants de Saint-Laurent, sur 22 inscrits à l’origine dans un programme bilingue, ont aussi obtenu un diplôme dans un autre domaine que le DEC bilingue en sciences humaines ou en sciences de la nature. Ils ont été diplômés en soins infirmiers, en biologie ou en éducation à la petite enfance, par exemple.

Les francophones sont plus nombreux à rester dans les programmes bilingues : 70 % des étudiants qui se présentent bel et bien en classe après avoir été admis proviennent du cégep de Saint-Laurent, selon Carole Lavallée.

« Enjeu d’adaptation »

Dans le milieu des cégeps, on convient que ces programmes bilingues soulèvent des craintes pour la pérennité de l’enseignement en français. Un projet de DEC bilingue en sciences de la nature aux cégeps Dawson et Bois-de-Boulogne a été mis sur la glace, en 2017, à cause des inquiétudes au sein de l’établissement francophone.

« Nous, on n’avait aucune difficulté à embarquer dans le DEC bilingue », dit Richard Filion, directeur du Collège Dawson.

« Le programme bilingue aurait donné à nos étudiants l’occasion d’apprendre davantage le français. J’ai toujours considéré ça comme une partie de notre mission », ajoute le directeur du cégep anglophone établi au centre-ville de Montréal.

Dawson a déjà offert un programme bilingue en partenariat avec le collège de Maisonneuve, il y a une quinzaine d’années, mais l’expérience n’avait pas fait long feu. « Ça crée un enjeu d’adaptation, explique Richard Filion. C’est complexe pour des jeunes de 17 ans de s’adapter à une autre culture, à un autre milieu, à d’autres relations personnelles. »

Les programmes bilingues fonctionnent au cégep de Saint-Laurent parce que le cégep Vanier est situé juste à côté, pratiquement sur le même terrain, souligne Carole Lavallée. « C’est extrêmement compliqué. Ce sont deux cultures. Le cégep de Saint-Laurent est très militant, mais Vanier l’est moins. Les anglophones n’ont pas de semaine de relâche, nous oui. Ça prend beaucoup de volonté pour peu d’étudiants. »

Le Cégep de Saint-Laurent a refusé de nous remettre le rapport final du projet-pilote 2013-2018 ayant été transmis au ministère de l’Éducation et de l’Enseignement supérieur. Au moment où ces lignes étaient écrites, dimanche, le ministère n’avait pas répondu aux questions soumises cinq jours plus tôt par Le Devoir.

À Québec aussi

Selon nos sources, le cégep de Limoilou, à Québec, est le seul autre collège public à offrir des programmes bilingues. Et là encore, ces DEC offrant une partie de la formation en anglais sont peu fréquentés : 20 étudiants se sont inscrits cette année au programme bilingue de technique de tourisme (créé en 2002) et 15 en technique de gestion de commerces (offert pour une deuxième année).

La plus grande partie de l’enseignement dans ces programmes est donnée en français. La moitié de la formation spécialisée est offerte en anglais au cégep Champlain St. Lawrence, explique Josyka Levesque, conseillère en communication du cégep Limoilou.

« Le premier objectif est de répondre aux besoins du marché de l’emploi. La maîtrise de l’anglais est incontournable dans le tourisme et dans la gestion des affaires », dit-elle. Les diplômés de ces programmes bilingues continuent de vivre et de travailler en français, mais ils deviennent plus à l’aise en anglais, explique-t-elle.


 
23 commentaires
  • Jean Gadbois - Inscrit 27 janvier 2020 00 h 57

    S'adapter, madame, monsieur, s'adapter...

    Et on se surprend de devoir encore s'adapter? Mais voyons donc...

    • Robert Beauchamp - Abonné 27 janvier 2020 14 h 35

      ''Les francophones sont plus nombreux (70%) à demeurer dans les programmes bilingues. Toujours les mêmes qui s'adaptent?

    • Daniel Grant - Abonné 27 janvier 2020 17 h 25

      Ouf!
      Je pense que c’est Stanfield qui disait que, 'bien sur qu’il faut être bilingue, tout le monde devrait parler anglais'.

      « Le premier objectif est de répondre aux besoins du marché de l’emploi. La maîtrise de l’anglais est incontournable dans le tourisme et dans la gestion des affaires », dit-elle.

      Ouf! C’est ce petit raisonnement fielleux qui me fait suer.
      Dans le tourisme ça prend des gens qui parlent le français international pour que les français d’ailleurs comprennent et la langue des affaires est d’abord celle du client et au QC c’est en français.

      Comme si parler anglais était une assurance de réussite et qu’il n’y aura pas de soucis à se trouver un emploi même au Québec.

      Bien sûr qu’il est souhaitable d’être multilingue, mais au Québec et au Canada être bilingue signifie de parler anglais quand tu es francophone.

      Un programme semblable serait sérieux s’il était équitable,
      pour chaque étudiant francophone qui veut aller au CEGEP anglophone
      ça prend un étudiant anglophone qui transfère au CEGEP francophone.

  • Serge Lamarche - Abonné 27 janvier 2020 04 h 12

    Soyons forts et braves

    Cet échange d'étudiants est très semblable à un échange d'élèves entre pays. Sauf que ça se passe just à côté.
    Soyons forts et braves et cessons d'avoir peur de son ombre. Être multilingue est toujours un avantage, même pour les anglais. Et si on parle anglais, on peut même «voler» des jobs aux anglais...

    • Robert Beauchamp - Abonné 27 janvier 2020 10 h 55

      Ce que l'on ne peut pas réussir à faire quand on travaille au fédéral, si cela s'avérait faisable la majorité des hauts fonctionnaires seraient francophones.

    • Serge Lamarche - Abonné 27 janvier 2020 18 h 24

      M. Beauchamp, il y a plus d'anglophones, donc il y aura plus d'anglophones au fédéral. Si vous voulez plus de francophones, il faut en faire plus. Une revanche des berceaux 2ème partie, quoi.

  • Serge Pelletier - Abonné 27 janvier 2020 05 h 37

    Et pendant ce temps...

    Pendant ce temps l’on se fait rabattre les oreilles par les bien-pensants gouvernementaux que le français doit être maitrisé obligatoirement par les immigrés…
    Les CÉGEP, ça cette bébelle bureaucratique là, qui devrait être abolit promptement, et bien dépend directement des directives gouvernementales (admissions, programmes, $$$, etc.).
    Fac, cri..., un GV-Q responsable (le cabinet de PM) ordonne immédiatement l’arrêt de ces programmes, ordonne le congédiement immédiat et séance tenante de tous les responsables hiérarchiques du GV qui ont piloter (ça c’est le nouveau terme des boss qui prennent décisions pour signifier que ce n’est pas eux… ils sont juste des pilotes…. Fac, pas responsable de rien pantoute pantoute). ET S’EXCUSE PUBLIQUEMENT DE L'ERRANCE DU MELS en la matière.
    Que non, il ne fera rien pantoute de pantoute… et dans un avenir près, ce n’est plus uniquement des entrevus et tests en anglais qui seront passés pour une job au GV-Q pour les jobs avec contact "physique/guichet" avec les citoyens, mais tout le processus entier… Y compris pour le balayeur.
    Avec de telles aberrations, égarements, et folies gouvernementales, comment voulez-vous qu'un immigré, même en proveance de la France profonde et campagnarde, ne se mette pas immédiatement à l'anglais... Imaginer, maintenant un asiatique... ou une personne en provenance d'un pays de l'ex-bloc "rouge", même les aficains en provenance de l'Afrique francophone ou les gens de l'Amérique latine... VITEMENT L'ANGLAIS, ON EST EN TERRE AMÉRICAINE ICI... Pis, si on est venu ici au Québec, c'est à cause que la liste d'attente est moins longue... Pis, c'est en attendant...

  • Yvon Montoya - Inscrit 27 janvier 2020 06 h 22

    C’est une évidence que cela devienne une nécessite a la fois humaine mais aussi professionnelle. Je connais beaucoup de jeunes québécois ou non qui parlent au moins trois langues. C’est une merveille de les entendre dans différents registres linguistiques et culturels.

  • Samuel Prévert - Inscrit 27 janvier 2020 07 h 02

    Au Diable la loi 101

    Au lieu d'imposer le français à tous, nous payons pour nous angliciser.