DPJ: plongée dans la souffrance humaine

À Montréal, une école hors de l’ordinaire héberge des enfants encadrés par la DPJ.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir À Montréal, une école hors de l’ordinaire héberge des enfants encadrés par la DPJ.

Par un matin gris de novembre, les élèves d'une école publique de Montréal arrivent tranquillement en classe, encadrés par des éducateurs spécialisés. Cette école hors de l’ordinaire héberge des enfants encadrés par la Direction de la protection de la jeunesse (DPJ).

La majorité des élèves ont été retirés de leur famille parce qu’ils étaient maltraités, abusés ou négligés. Certains ont commis des vols ou consomment des drogues. D’autres ont été envoyés de façon volontaire par des parents qui ont perdu le contrôle de leurs ados. Ces jeunes — les deux tiers du secondaire et le reste du primaire — ont tous un point en commun : ils ont subi au moins un traumatisme dans leur vie. Plusieurs ont des idées noires et vivent le cocktail de troubles associés : anxiété, dépression, déficit d’attention avec ou sans hyperactivité, émotions explosives, estime de soi à zéro…

« C’est du monde poqué, ici », résume Sophie (nom fictif, comme tous les noms d'enseignants et d'enfants cités dans ce reportage, afin de protéger l'anonymat des mineurs), une enseignante qui nous accueille dans sa classe de fin de cycle de secondaire.

Ces enfants sont en état de choc. Ils vivent des souffrances extrêmes. Ils ne sont pas disposés à apprendre.

 

Une des élèves ne tient pas en place. Vêtue d’un t-shirt et de culottes courtes, elle fait le tour de la classe en placotant sans cesse. Elle va nourrir les trois poissons dans l’aquarium au fond du local. Elle enlève les lacets de son soulier droit. Puis les remet.

« Je vais voir ma mère aujourd’hui. J’adore ma mère, mais elle me rend anxieuse », dit-elle. Tout à coup, des cris venus du corridor viennent troubler la quiétude de la classe. Un ti-cul d’une dizaine d’années se démène, enragé. « Crisse ! Ta gueule ! », lance-t-il à l’éducateur qui l’emmène dans une salle d’apaisement.

Dans la classe de Sophie, tout le monde retient son souffle. « Un enfant en crise, c’est un enfant en très grande souffrance. Ça m’atteint. Et ça arrive tous les jours, plusieurs fois par jour », dit la prof.

État de choc

Une autre enseignante du primaire nous attend dans son local, déserté pour l’heure du dîner. Comme tout le personnel ici, elle a choisi de travailler auprès des élèves de la DPJ. C’est une mission. Mais elle en paie le prix. Cette prof a fait un burn-out en 2016. Et deux mois et demi après le début des classes, elle et ses collègues sont déjà épuisées.

« On ramène nos émotions à la maison », dit-elle en mangeant un plat de pâtes. Comme tout le monde dans cette école, cette prof est troublée par les manchettes récentes sur les « enfants de la DPJ qui sont sous-scolarisés ». C’est un fait : les enfants de la DPJ sont trop nombreux à abandonner l’école. Ils ont pour la plupart de grands retards d’apprentissage.

« Ils sont sous-scolarisés, mais c’est compréhensible, dit-elle. Ces enfants sont en état de choc. Ils vivent des souffrances extrêmes. Ils ne sont pas disposés à apprendre. »

Des larmes lui montent aux yeux quand elle évoque une de ses élèves. Une fillette adorable. Brillante. Retirée de sa famille où régnait la violence, cette fillette se trouve bien seule dans sa nouvelle vie au Centre jeunesse. « Elle n’a plus personne. Personne. On dit aux enfants : étudiez pour préparer votre avenir. Mais cette enfant ne le voit pas, son avenir. »

Des enfants tout mêlés

Un peu plus loin dans le corridor, dans la classe d’Élisabeth, l’avenir est un concept abstrait pour les élèves. Ces enfants ont les deux pieds ancrés dans le présent. Et dans un passé trouble. Un jeune garçon est arrivé récemment au Centre jeunesse. Les gens de la DPJ sont allés le chercher à son école de quartier pour le protéger contre ses parents.

Il regarde dans le vide. Il dessine d’une main molle, assis au pupitre vélo de la classe de « Madame Élisabeth ». As-tu des frères et soeurs ? « Non, mais j’ai un oncle », répond-il. Quelques minutes plus tard, il change d’idée : « Chez moi, il y a quatre garçons et cinq filles. Je suis le cinquième enfant de la famille. »

Il n’est pas fou, ce garçon. Il sait épeler son nom. Il s’exprime bien. Un petit gars intelligent. Un petit gars tout mêlé, aussi. Anthony a perdu ses repères. Tous les enfants ici ont perdu leurs repères. « Mes élèves n’ont pas beaucoup été encadrés dans leur vie. Je leur offre un cadre. Ça les apaise », dit Élisabeth.

Musique douce, éclairage tamisé, l’enseignante gère sa classe d’une main de maître. Les petits monstres sont étonnamment calmes. La technique de Madame Élisabeth : elle passe cinq minutes avec chacun des enfants à son bureau, à l’entrée de la classe. Un moment seule avec chaque élève pour qu’il se sente important, considéré. Pour lui enseigner la matière.

C’est ainsi que ça se passe ici : cinq minutes à la fois. « J’aime ça, travailler avec toi », dit le petit tannant de la classe à Élisabeth quand vient son tête-à-tête avec sa prof. Des scènes comme celle-là, on en a vu toute la journée. Un enfant du primaire qui appelle sa prof maman. Une élève de 2e secondaire qui retient la main de son enseignante et se colle le visage sur l’avant-bras de la prof.

« Services insuffisants »

Le personnel soutient les élèves à bout de bras grâce à un dévouement exceptionnel, mais c’est insuffisant : « Les services offerts en ce moment ne correspondent pas aux besoins des élèves », affirme sans détour la directrice de l'école. Cette femme est une dynamo. Elle passe ses journées à arpenter l’école dans tous les sens pour donner un coup de main à son équipe.

Il faudrait néanmoins améliorer la communication entre le Centre jeunesse et l’école, qui relèvent de deux ministères différents. Curieusement, les élèves qui vivent au Centre jeunesse se présentent parfois à l’école sans leur matériel scolaire. Les devoirs et les leçons ne sont pas toujours faits. Tout le monde est pourtant de bonne foi, mais il s’agit de grosses organisations, souligne la directrice.

Elle suggère qu’on offre un programme allégé aux élèves du primaire comme les siens, qui n’arrivent pas à suivre le rythme imposé dans les écoles régulières. Elle soutient qu’il faudrait réduire encore la taille des groupes, qui est déjà minime par rapport aux écoles ordinaires. Et mieux financer les services aux élèves, qui vivent beaucoup plus que de simples « troubles de comportement ».

Assise à son bureau,  la directrice jette un oeil aux minuscules fenêtres qui laissent filtrer un filet de lumière du jour. Elle évoque les petits locaux de classe où les élèves se marchent sur les pieds. Elle parle des néons agressants et du manque d’aération. « Est-ce un environnement comme celui-là qui redonnera envie à nos élèves d’aimer l’école ? »

 
 

Des modifications ont été apportées à cet article pour des raisons légales.

5 commentaires
  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 9 novembre 2019 07 h 20

    … résilience !

    « Ils sont sous-scolarisés, mais c’est compréhensible. Ces enfants sont en état de choc. Ils vivent des souffrances extrêmes. Ils ne sont pas disposés à apprendre. » ; « Les services offerts en ce moment ne correspondent pas aux besoins des élèves. »

    De ces citations, regard double :

    A : Bien sûr, mais il demeure audacieux d’observer, d’ajout, que, lorsque ce genre de « souffrances extrêmes » habite le cœur de ces « enfants » et de la jeunesse, en situation de DPJ, le Mode Apprentissage passe au Mode Résilience qui, avec ou sans performance scolaire souhaitée ou probable, « permet » (Terme, hélas, inexact, mais, mais et mais !) aux personnes concernées de comprendre-résilier tout autant leur « souffrance » que « celle-d’autrui » (Manière alternative d’apprendre tout aussi-surtout à comprendre qu’à simplement apprendre … quelque chose … d’autre), et ;

    B : S’ils ne correspondent pas « aux besoins des élèves », ces « Services » répondent-ils, avant tout, des-aux besoins-intérêts-droits d’un Système qui les soutient de confiance ou de méfiance, sur les plans politiques, sociaux et économiques ?

    De ce double regard, une inspiration tout étoile :

    Devant le monde de la « souffrance », on-dirait que le Système, le considérant certes, semble, plutôt, privilégier ou prioriser d’autres avenues ; des avenues susceptibles, parfois ou selon ?!?, d’alimenter ou de confronter, par-avec les outils de l’essai et de l’erreur ?!?, le cœur et la souffrance et de l’Enfance et de la Jeunesse, appelées à être aidées, soutenues et protégées !

    De plus, lorsqu’un « tit-cul d’une dizaine d’années » verbalise, à-sur qui-le-chapo-conviendrait, ce genre d’expression (« Crisse ! Ta gueule ! »), il exprime ou-bien que quelque chose de « suspect » anime les-ses conditions de vie/existence, ou-bien que son « moi-et-l’autre » cherche à composer avec une « souffrance » qui, méconnue et larvée par les Pratiques-Approches Système, l’achemine vers l’autre par lui-même, et ce, avec distinction et …

    … résilience ! - 9 nov 2019 –

  • Monique Chasse - Inscrite 9 novembre 2019 21 h 26

    La maltraitance c'est criminel point à la ligne

    Il est déplorable que tout le monde se lance la balle, faute de réelle spécialiste dans le domaine qui eux se fient sur les enfants de la maltraitance pour leurs ouvrir la voie. Vos SPÉCIALISTES sont LES SURVIVANTS DE LA MALTRAITANCE qui pourraient vous éclairer, car nous savons et connaissons toutes les étapes du début à la fin.comme si c'était hier.

    Les gens minimise les comportements des parents au nom du lien familial et par le fait même de tout le monde qui est là et au courant qui ne bouge pas et qui se mêle de ses affaires.
    C'est ça la réalité des enfants maltraités.

    Pour donner les outils à la société, pour les faire comprendre et avancé de façon concrète.
    Ce n'est pas parce que nous sommes violenté, abuser, terrorisé et nous laissant dans un désespoir et angoisse extrême et en plus de se faire violenté au quotidien, VOUS CROYEZ QU'ON A LE GOÛT D'APPRENDRE A L'ÉCOLE !
    Croyez moi !
    Après mes abus, je suis retournée a l'école terminé mon secondaire, faire mes cours de droit
    Je peux vous garantir que mon référentiel vient de ma personnalité, de mes efforts et parler pas de RÉSILIENCE.
    Car je vis mes cauchemars au quotidien.
    Je n'ai pas pardonné, CAR JE SUIS ENCORE OUTRÉE DE CE QUE J'AI VÉCU.
    Mais j'ai appris à être quelq'un de mieux depuis mon enfance.
    J'en ai fait des X sur chaque journée passée en espérant que mon 18 ième anniversaire arrive.
    Finalement je suis partie à 15 ans !

    • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 10 novembre 2019 07 h 53

      « Je peux vous garantir que mon référentiel vient de ma personnalité, de mes efforts et parler pas de RÉSILIENCE.
      Car je vis mes cauchemars au quotidien.
      Je n'ai pas pardonné … » (Monique Chasse)

      Bien sûr que certes, mais il existe plusieurs façons de parler du phénomène Résilience (A) :

      Celle provenant de la Psychologie et celle, du Monde Technique !

      De ces façons, on observe que la Résilience » demeure cette « capacité à rebondir », avec ou sans égratignure-pardon ?!?, devant-derrière des personnes ou des situations « toxiques » ; une capacité qui, liant tout Référentiel humain actif, alimente le parcours-de-vie des personnes qui, en situation d’aide et de protection sociale et composant avec le monde de la « souffrance », cherchent à rebondir-faire-rebondir et à se maintenir en-vie !

      En ce sens, lorsqu’une personne « rebondit » et « fait-rebondir », elle exerce, ou pratique, la Résilience, tout simplement comme « ça », celle lui permettant de se tenir-rester Debout plutôt que de se soumettre, voire « par-donner » !

      Bref ! - 10 nov 2019 -

      A : https://fr.wikipedia.org/wiki/Résilience .

  • Monique Chasse - Inscrite 9 novembre 2019 23 h 03

    DPJ, ÉTAT, TRIBUNAL, JURISTE, SPÉCIALISTE

    A vous tous qui manqué de compétences

    SURVIVANTE de la MALTRAITANCE, j'ai atteint le niveau universitaire en droit général et vous ?___________
    Donc

  • Michel Petiteau - Abonné 10 novembre 2019 11 h 10

    Le discours et l'exemple

    Pour une fois, un exemple. Marco Fortier ne nous sert pas le discours usé des sociologues et des philosophes de l'éducation, ou encore celui des ministres et des fonctionnaires, confinés dans la cave de Platon, sans fenêtres, que constitue le Système d’éducation.
    Lui est allé voir, entendre, goûter, sentir et se laisser toucher par un groupe d’enfants et d’adultes, dans une école hors de l'ordinaire. Dans ce réduit, où tout n’est pas joli-joli, il a découvert de la vie.
    Commentaires de Monique Chasse : me touche leur authenticité.