Faute de profs, une université forme des suppléants

«Ce n’est pas un certificat qui vise à obtenir une autorisation légale d’enseigner, mais on répond à un besoin des commissions scolaires», dit Réal Bergeron, directeur du Département d’éducation de l’UQAT.
Photo: Manon Allard Getty Images «Ce n’est pas un certificat qui vise à obtenir une autorisation légale d’enseigner, mais on répond à un besoin des commissions scolaires», dit Réal Bergeron, directeur du Département d’éducation de l’UQAT.

Interpellées par des commissions scolaires qui manquent cruellement d’enseignants, des universités font preuve de « créativité » pour former rapidement des suppléants — même non légalement qualifiés.

L’Université du Québec en Abitibi-Témiscamingue (UQAT) offre ainsi un certificat en « accompagnement à l’enseignement primaire » qui vise à fournir des suppléants aux commissions scolaires de tout le Québec. Ce programme, offert à distance depuis deux ans, permet à des aspirants professeurs qui n’ont qu’un diplôme d’études collégiales (DEC) d’enseigner au primaire sans détenir de brevet d’enseignement.

Des gens qui ont un DEC peuvent en effet désormais agir comme suppléants dans une classe du primaire. Les candidats doivent avoir 21 ans et une expérience jugée pertinente. Il s’agit d’une entorse à la règle selon laquelle il faut détenir une formation universitaire de quatre ans en sciences de l’éducation pour enseigner. Une autre exception, la « maîtrise qualifiante », permet à des candidats qui détiennent un baccalauréat d’enseigner au secondaire dans leur discipline.

« Ce n’est pas un certificat qui vise à obtenir une autorisation légale d’enseigner, mais on répond à un besoin des commissions scolaires », dit Réal Bergeron, directeur du Département d’éducation de l’UQAT.

« La pénurie de suppléants est tellement importante qu’on est rendus à embaucher monsieur et madame Tout-le-monde qui passe sur le trottoir, illustre-t-il. Au moins, notre programme donne un cadre de travail et des outils pratiques pour faire de la suppléance. Ce ne sont pas des cours au rabais, loin de là. Les étudiants au certificat ont dix cours qui sont les mêmes qu’au baccalauréat. »

Sans embaucher des passants au hasard, des commissions scolaires doivent parfois se démener pour qu’un adulte soit présent dans une classe du primaire : des éducatrices de service de garde ou des secrétaires viennent parfois en classe en cas d’absence imprévue d’un enseignant pour cause de maladie, par exemple. Désespérées, des commissions scolaires, dont celle de Montréal, publient même des annonces visant à recruter des « enseignants non légalement qualifiés ».

Une pénurie qui fait mal

Réal Bergeron a créé ce certificat pour répondre à la pénurie de suppléants dans les six commissions scolaires de l’Abitibi-Témiscamingue et du Nord-du-Québec. Les inscriptions au baccalauréat en éducation à l’UQAT ont chuté au cours des dernières années : les jeunes préfèrent travailler à gros salaire dans les mines plutôt que d’étudier quatre longues années pour devenir professeur.

L’UQAT a commencé en 2016 à offrir à distance des cours du certificat en accompagnement à l’enseignement primaire. Le nombre d’inscriptions a doublé. Une cinquantaine d’étudiants, dont plus de la moitié proviennent d’autres régions (Saguenay-Lac-Saint-Jean, Montréal, Montérégie), suivent la formation depuis l’automne dernier.

Au moins, notre programme donne un cadre de travail et des outils pratiques pour faire de la suppléance. Ce ne sont pas des cours au rabais, loin de là. Les étudiants au certificat ont dix cours qui sont les mêmes qu’au baccalauréat.

« Pour nous, ce certificat répond vraiment à un besoin », dit Isabelle Bergeron, directrice des ressources humaines de la Commission scolaire de l’Or-et-des-Bois, située à Val-d’Or. Elle voudrait bien embaucher des suppléants qui détiennent un brevet d’enseignement, mais il n’y en a pas. La banque de suppléants de la commission scolaire est vide.

« Avec le certificat, c’est sûr qu’on n’atteint pas le niveau de qualité d’un enseignant légalement qualifié, mais on voit la différence dans la classe. Le suppléant est capable de gérer la classe et d’organiser des activités pédagogiques. Quand l’enseignant revient en classe, il peut reprendre là où il était rendu avant de partir en congé. »

Profession mal aimée

Isabelle Bergeron fait partie d’un groupe créé en février 2018 dans le but de venir à bout de la pénurie de professeurs dans la région. Le GRAVE (Groupe régional d’acteurs pour la valorisation des enseignants) vise à former, recruter et retenir des enseignants. « La profession a été dévalorisée, dit Réal Bergeron de l’UQAT, fondateur du groupe. On dit aux jeunes : inscrivez-vous en éducation, on a besoin de vous. »

Il y a du chemin à faire pour attirer des candidats, mais M. Bergeron voit des signes positifs : le stage de quatrième année des futurs enseignants est désormais rémunéré. Les horaires des stagiaires sont aménagés pour leur permettre de faire de la suppléance une journée par semaine. Le ministre de l’Éducation s’est engagé à augmenter le salaire d’entrée de 8000 $ par année, de 45 000 $ à 53 000 $.

Toutes ces mesures restent à ce jour insuffisantes pour renflouer les banques de remplacement des écoles, constate Pascale Lefrançois, doyenne de la Faculté des sciences de l’éducation de l’Université de Montréal. « On reçoit des appels au secours des commissions scolaires, dit-elle. On sent vraiment qu’elles manquent de ressources enseignantes. On ne peut pas être insensibles à ces besoins-là. »

Mme Lefrançois affirme discuter avec les commissions scolaires pour trouver des solutions à la pénurie. La mise en place d’un certificat pour suppléants fait partie des scénarios évoqués dans le milieu scolaire à Montréal. Pascale Lefrançois refuse toutefois d’aller dans cette voie (au moment de notre entretien, elle n’était pas au courant de l’existence du certificat à l’UQAT).

« Avoir pour seule ambition de former des suppléants, c’est problématique. Ce qu’on veut, c’est former des enseignants. Il faut s’assurer d’avoir des gens qualifiés, qui sont capables de faire apprendre les élèves », explique-t-elle.

Dans l’espoir d’éveiller des vocations en éducation, l’UdeM et le Collège de Bois-de-Boulogne viennent de créer un partenariat unique au Québec : un profil collégial en éducation (en sciences humaines) qui ouvrira la voie à une admission à l’UdeM. Le programme comportera huit cours en éducation, dont deux qui prévoient un stage d’observation dans des écoles.

« Les jeunes pourront vérifier dès le niveau collégial si l’enseignement est pour eux. Ça nous permet de valoriser notre formation en sciences humaines, et l’Université aura des candidats qui sont là pour les bonnes raisons », résume André Ménard, directeur adjoint au Collège de Bois-de-Boulogne.

8 commentaires
  • Gilles Tremblay - Inscrit 14 février 2019 03 h 00

    Cherchez-vous au bon endroit ?

    Il me semble qu'avec un peu d'imagination et de bonne volonté, le chaptel des baby-boomers mise au rencard ( 1946-1964 ), dont beaucoup ont une solide instruction, serait un lieu qui pourrait adéquatement servir au repêchage de candidat efficace pour le niveau de l'élémentaire ainsi que pour le niveau secondaire 1 et 2. L'âge et l'expérience compenseraient assurément pour un manque universitaire ou seulement quelques ajouts de cours. Il va de soit que les candidats devraient passer une évaluation médicale et psychologique et ne pas avoir d'antécédent criminel.

  • Daniel Desjarlais - Abonné 14 février 2019 06 h 13

    Profession mal aimée !!!

    Comme on dis chez nos voisins anglophones....on fait du "damage control"...en essayant d'enseigner dans des conditions qui ressemblent à un terrain de bataille compte tenu du temps qu'on perd à gérer les cas "troubles"...TDAH, dyslexiques, sans compter les cas d'impolitesse graves. Le manque de respect des élèves face aux enseignants est en lien avec les parents qui voient l'éducation comme une marchandise et le prof ..comme un vendeur et les directions craignent les parents comme la peste....alors , je vous laisse deviner ce qui reste dans le réseau public quant à la joie d'enseigner.

    Je le dis et le répète, c'est le seul métier supposément "professionnel" où l'on remets constamment en question l'expertise de l'enseignant , sous prétexte que les taux de réussite ne sont pas à la hauteur...mais qui se soucie de rigueur, de dépassement ,d'esprit de découverte si le fameux diplôme (DES)...n'est qu'une porte d'entrée au Palais des Vents.
    Le salaire est le même et plafonne depuis 15 ans chez les profs d'expérience, le gouvernement du Québec et les syndicats en dévalorisant ce "beau" métier se trouvent aussi à négliger la charpente intellectuelle de nos jeunes sur le chemin cahoteux de leur future vie d'adulte.

    Le respect passe aussi par un Ordre professionnel des enseignants qui aurait à valider les critères d'accès à cette profession et accompagner les profs dans une formation continue digne de ce qui se vit en Finlande ou à Singapour. Inch'Allah!!
    D.D

  • Marguerite Paradis - Inscrite 14 février 2019 06 h 52

    LES PROFS D'UNIVERSITÉ, DES MODÈLES D'ENSEIGNANT.E.S?

    Est-ce que les profs d'université peuvent être des modèles d'enseignant.e.s pour les étudiant.e.s?
    J'ai de sérieux doutes, pourquoi? 1) les conditions d'apprentissage et les conditions d'enseignement ne sont pas là entre autres le ratio prof-étudiant.e.s.
    Je suis chargée de cours à l'université...

  • Samuel Prévert - Inscrit 14 février 2019 07 h 26

    La CSDM...

    Quand on sait que la CSDM lève le nez sur des professeurs diplômés et expérimentés...

  • Patrick Daganaud - Abonné 14 février 2019 08 h 06

    Rehaussement de la profession, mon oeil!

    Quelle énorme foutaise!

    Il faut un degré élevé d'inconscience pour ignorer les répercussions systémiques d'un tel stratagème purement mercantile.
    Nous voici au retour des brevets A, B, C...

    C'est l'avenir de l'éducation lu dans le rétroviseur