Ô combien nécessaire recherche fondamentale

Hélène Roulot-Ganzmann Collaboration spéciale
Photo: Caroline Desrosiers Le Devoir

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

La recherche fondamentale réalisée dans le monde entier est responsable de la plupart des avancées technologiques, médicales et sociales qui font que notre qualité de vie aujourd’hui est bien meilleure qu’elle l’était il y a un siècle, peut-on lire dans le rapport Naylor, ce document réalisé à la demande du gouvernement fédéral et préconisant un réinvestissement en la matière. Et pourtant, lorsque les nations amputent leurs fonds de recherche, c’est souvent elle qui écope.

J. -André Fortin est professeur au Département des sciences du bois et de la forêt de l’Université Laval. Chercheur émérite, il a derrière lui cinquante-cinq ans de carrière et peut se targuer d’avoir découvert que toutes les plantes sont liées aux champignons et que cette symbiose, appelée mycorhize, reproduite à grande échelle et utilisée par les agriculteurs, pourrait permettre de produire de manière plus durable, moins polluante et à moindre coût.

Tout commence dans les années 1960, bien avant que l’on parle de réchauffement climatique et que l’on se pose des questions quant à la nocivité de l’utilisation des engrais chimiques, tant pour les agriculteurs que pour la planète. Depuis sa plus tendre enfance déjà, M. Fortin s’était pris de passion pour les champignons. Une passion qui le mènera vers la biologie et vers le métier de chercheur.

« Les chercheurs sont mus par la curiosité, commente-t-il. Ce besoin de comprendre comment ça fonctionne. Einstein a voulu saisir tous les secrets de l’atome. Dans mon cas, c’était les champignons. Mais personne ne savait où tout cela me mènerait lorsque j’ai commencé. »

Sentiment d’urgence

Et c’est bien cela qui pose problème à la recherche fondamentale. Nous ne vivons plus dans le monde des années 1960. Nous vivons dans un monde où les chercheurs subventionnés ont obligation de trouver, et vite, afin que leurs résultats puissent être rapidement orientés vers l’industrie.

« La perception de l’importance de la recherche est affectée par le sentiment d’urgence, explique le président de l’Association pour le savoir francophone (Acfas) et professeur de philosophie à l’Université de Montréal, Frédéric Bouchard. Parce qu’elle a un rapport avec la mort et la douleur, la recherche biomédicale paraît justifiée aux yeux de la collectivité. Mais qu’en est-il des chercheurs qui travaillent sur notre rapport au vieillissement ? Ou de ceux qui, alors que nous vivons dans une société multiculturelle, sont capables de comprendre l’importance de la culture ou même de la religion dans nos vies ? Leur travail est tout aussi colossal. »

Mais revenons à notre spécialiste des champignons mycorhiziens. Après plusieurs décennies de recherche, ses travaux et ceux des quelques dizaines d’étudiants qu’il a formés dans ses laboratoires ont conduit au développement d’une technologie innovatrice permettant de produire à l’échelle industrielle les semences de ces champignons microscopiques. Des champignons qui sont aujourd’hui reconnus comme étant les meilleurs assistants des plantes dans l’obtention des minéraux et de l’eau, et dans la résistance aux insectes et aux maladies.

 

Des retombées économiques

En 2011, les produits mycorhiziens sont enfin utilisés par quelques agriculteurs canadiens. Les résultats sont assez probants pour qu’ils soient de plus en plus nombreux à les appliquer sur des surfaces de plus en plus grandes. Environ 350 000 hectares seront atteints cette année et certainement un million d’ici trois ans. L’usine de La Pocatière sera alors arrivée à saturation, mais un deuxième site est en préparation à Rivière-du-Loup, et un troisième se dessine dans l’Ouest canadien. La technologie suscite même l’intérêt à l’étranger, en Inde et au Sénégal notamment.

« Pour le Canada, ce sont des retombées économiques, souligne M. Fortin lorsqu’on lui demande à quoi sert la recherche fondamentale. C’est sûr qu’on ne sait jamais à quoi vont mener les recherches lorsqu’on les entreprend. Mais si je prends mon exemple, nous avons calculé qu’avec les champignons mycorhiziens, les agriculteurs augmentent leurs revenus de 300 $ par hectare, sans compter les économies qu’ils font à ne pas acheter les produits chimiques qu’ils appliquaient auparavant. Lorsqu’un million d’hectares seront traités de la sorte, on pourra parler d’une injection annuelle de 300 millions de dollars dans l’économie canadienne. »

Des considérations économiques, donc. Mais aussi et peut-être surtout, la perspective d’améliorer la qualité de vie des gens sur la planète. L’agriculture durable et la sécurité alimentaire mondiale, dont il est de plus en plus souvent question, passent par une réduction sinon une élimination des engrais chimiques. La recherche fondamentale menée par J.-André Fortin permettra de répondre en partie à ce besoin.

Des réalités particulières

Et des besoins de ce type, il y en aura de plus en plus, estime Frédéric Bouchard. Il explique que le bien-être de nos sociétés dépend des résultats de recherche. Que de plus en plus de décisions prises par les pouvoirs publics sont appuyées et optimisées par des résultats de recherche. Qu’en tout cas, ils pourraient et devraient l’être plus. D’où la nécessité pour une nation de continuer à investir dans sa recherche fondamentale.

« Une société qui investit en éducation et en recherche est une société qui croit en son avenir, assume M. Bouchard, revêtant là sa casquette de philosophe. Il est vrai que la recherche est de plus en plus transnationale. Mais cela ne nous dédouane pas d’en faire localement. Il y a des réalités qui ne sont pas les mêmes ici qu’ailleurs dans le monde. Prenons le vieillissement, le décrochage scolaire, la toxicomanie, etc. Sur tous les sujets, il y a des réalités particulières qui font que les problématiques sont différentes chez nous qu’au Japon ou en Italie. »

Il conclut en soulignant que, si le Canada ne croit plus assez en la recherche fondamentale, les chercheurs, les jeunes notamment, iront ailleurs. Et que ce serait une perte incommensurable.