Les enseignants ultraorthodoxes font leurs devoirs

Portant l’uniforme réglementaire — chemise blanche, pantalons noirs et tzitzit —, des jeunes de la Yeshiva Gedola jouent au basket-ball sur l’heure du dîner.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Portant l’uniforme réglementaire — chemise blanche, pantalons noirs et tzitzit —, des jeunes de la Yeshiva Gedola jouent au basket-ball sur l’heure du dîner.

Las de devoir se battre avec Québec chaque année pour le renouvellement de leur permis, plusieurs écoles juives ultraorthodoxes se sont finalement résolues à faire accréditer leurs professeurs qui enseignaient jusqu’alors sans brevet. Une première vague de professeurs s’apprêtent à obtenir leur diplôme du programme de formation des maîtres de l’Université du Nouveau-Brunswick. Une expérience qui porte des fruits, comme a pu le constater Le Devoir.

« C’est un petit miracle, résume le directeur général du Centre Bronfman de l’éducation juive, Shimshon Hamerman, en entrevue au Devoir. Traditionnellement, les communautés ultraorthodoxes ne suivent pas les études laïques […]. Mais les conseils d’administration des écoles ont compris qu’ils ne pourraient pas avoir de permis — et certainement pas un permis à long terme — si leurs professeurs n’avaient pas le brevet. Ils voulaient vraiment respecter la loi. »

Par l’entremise du Centre Bronfman, les directeurs d’écoles des communautés juives ultraorthodoxes ont contacté différentes universités québécoises. Mais selon leurs dires, il était difficile d’obtenir la flexibilité requise pour ce projet, car les élèves travaillent déjà comme professeurs à temps plein dans les différentes écoles associées à leur communauté religieuse.

Shashana R., Sarah Klein et Chana Biegeleisen suivent une formation de l’Université du Nouveau-Brunswick pour obtenir leur brevet en enseignement. 

Ils se sont donc tournés vers l’Université du Nouveau-Brunswick, qui offre un programme de baccalauréat en enseignement adapté aux horaires des participants. Depuis quatre ans, une fin de semaine par mois, un professeur est dépêché à Montréal pour offrir une formation intensive. Des périodes d’enseignement sont aussi prévues pendant les vacances estivales et autres congés scolaires. Les soirs et les fins de semaine, les étudiants bénéficient de formations en ligne. Ils devraient obtenir leur diplôme en juin prochain.

« Ça coûte beaucoup plus cher que s’ils étudiaient dans une université locale, mais c’est la preuve de leur engagement à vouloir se conformer aux exigences ministérielles, plaide M. Hamerman. Les professeurs payent de leur poche pour obtenir cette formation qui leur donne accès au brevet d’enseignement de Québec en vertu d’une entente de reconnaissance mutuelle entre les gouvernements du Québec et du Nouveau-Brunswick. »

Former les professeurs

Dans un petit local surchauffé du Centre des enseignants de la Torah Umesorah, sur l’avenue du Parc, une trentaine d’élèves tentent de répondre à la leçon du jour : « Quel est le rôle de l’éducation ? » Les femmes, majoritaires, sont assises à l’avant. Certaines bercent leurs nouveau-nés tout en prenant des notes. « Elle peut rester tant qu’elle n’est pas tannante », blague la maman d’un poupon de neuf semaines. Les hommes restent en retrait derrière une bibliothèque qui fait office de paravent virtuel.

Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Une classe d'élèves au travail

« Les parents sont de plus en plus exigeants quant à l’éducation laïque que reçoivent leurs enfants, alors il faut que je sois à la hauteur de leurs attentes », explique en entrevue Avrohom Biegeleisen, qui enseigne depuis 12 ans à la Yeshiva Gedola. Sa femme, Chana, professeure et mère de 10 enfants, suit également la formation. « Ça m’aide beaucoup, notamment dans la façon d’organiser mes cours. »

Professeure à l’école des filles de la communauté Skver, Perel Brewer affirme que cela demande beaucoup d’efforts, mais que ça en vaut la peine : « Ce qui est génial, c’est que je n’ai pas besoin d’attendre quatre ans pour mettre en application les enseignements. Ce que j’apprends ici aujourd’hui, je peux l’appliquer dès demain dans ma classe. »

Sarah Klein, qui enseigne également à la Yeshiva Gedola, ne s’en cache pas : elle est une « meilleure professeure » depuis qu’elle suit le programme de formation des maîtres. Elle bénéficie d’une « tolérance » du ministère de l’Éducation, mais elle sait que son brevet va faire une « grande différence » aux yeux de Québec. La jeune femme s’y connaît en matière d’exigences gouvernementales. Le matin, elle enseigne aux enfants de la maternelle et l’après-midi, elle travaille à des tâches administratives, qui consistent en grande partie à remplir des formulaires pour le gouvernement en vue du renouvellement du permis.

Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Sarah Klein, enseignante à la Yeshiva Gedola

Dans le bureau du directeur de la Yeshiva Gedola, qui a accueilli l’équipe du Devoir en février dernier, la jeune femme explique la « course à obstacles » que représente l’obtention du permis. « Ce sont généralement des questions très techniques, chaque détail compte et la moindre erreur nous fait très mal. »

Nuances

L’an dernier, la Yeshiva Gedola s’est retrouvée au centre d’une polémique à l’Assemblée nationale lorsque le ministre de l’Éducation, Sébastien Proulx, a décidé de lui octroyer un permis malgré la recommandation négative de la commission consultative de l’enseignement privé.

La commission évoquait des « manquements récurrents » par rapport au régime pédagogique et à la formation des enseignants. Un an plus tard, elle vient de donner son feu vert. « L’établissement a apporté des améliorations à son organisation notamment en ce qui concerne la qualification du personnel enseignant, notent les commissaires dans leur dernier rapport. L’équipe enseignante est maintenant composée de membres dont les deux tiers possèdent la qualification légale pour enseigner. Les autres personnes bénéficient d’une tolérance d’engagement. »

Mayer Salzberg, membre du conseil d’administration, est soulagé. Il ne devrait pas avoir de problèmes avec le ministère cette année. Mais tout sera encore à recommencer l’an prochain, car leur situation est si critique que les permis sont toujours accordés pour de très courtes périodes.

Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Des élèves au travail

À la Yeshiva Gedola, il n’a jamais été question de faire comme les communautés hassidiques des Satmars et des Vitznits qui, faute de permis, ont opté pour l’école à la maison. Questionné à ce sujet, Mayer Salzberg en profite pour faire un peu d’éducation populaire : « Lorsque les gens parlent des écoles illégales, ce n’est pas nous, plaide-t-il. De l’extérieur, les gens pensent que toutes les écoles juives sont pareilles, mais il y a des nuances importantes. Chaque communauté, originaire de différents pays, a des traditions spécifiques. Ici, nous sommes ultraorthodoxes, mais nous ne sommes pas hassidiques. Nous ne nous habillons pas comme eux. Je ne porte pas la barbe, nous n’avons pas les boudins. Nous partageons les mêmes valeurs fondamentales, mais il y a des nuances. Et en raison de ces différences, l’éducation est différente d’une communauté à l’autre. » Le directeur se targue de former « les meilleurs professionnels : docteurs, avocats, comptables, etc. »

La cloche sonne. Sous le regard austère des rabbins, dont les portraits couvrent de larges pans des murs orange, de jeunes garçons portent fièrement leurs chandails de leur club de hockey préféré : le Canadien de Montréal. Les plus vieux du secondaire, eux, portent l’uniforme. Mais des bâtons de hockey, empilés le long des cases, trahissent leur intérêt pour le sport national du Québec. « Le hockey, c’est fort ici », lance Mayer Salzberg en haussant les épaules en signe d’incompréhension.

15 commentaires
  • Gilles Delisle - Abonné 20 mars 2017 08 h 50

    Jamais simple avec nos amis juifs

    Comme pour leurs élèves, l'éducation des futurs profs se fera avec un professeur du Nouveau-Brunswick, une fois par mois, pour former les futurs profs. Il paraît que cà va coûter plus cher qu'avec un prof d'une université québécoise! Il paraît que ce sera un vraie formation des maîtres, grâce à une entente entre universités! Pour faire compliquer, les Juifs de cette mouvance seront donc de vrais profs après de nombreuses années à enseigner dans l'illégalité. Peut-ëtre qu'un jour, on saura si la formation des maîtres donnée est authentique et complète pour ces juifs ultraorthodoxes mais non hassidiques.

  • Sylvain Auclair - Abonné 20 mars 2017 09 h 11

    Nouveau-Brunswick?

    Pour faire venir un professeur d'une autre province? On n'en a pas ici?

    Par ailleurs, je me demande toujours pourquoi c'est un commission scolaire anglaise qui a été choisie pour supeviser l'école à la maison de certains de ces enfants. Après tout, leurs parents n'ont pas été scolarisés en anglais au Québec, puisqu'ils n'ont pas été scolarisés du tout et qu'un bon nombre sont originaires des États-Unis.

    • Gilles Théberge - Abonné 20 mars 2017 09 h 23

      Vous posez là, une question qui fâche...

      Vos n'aurez jamais une réponse claire à cette question.

      Après tout, ne sommes-nous pas que des perdants!

      On ne se donne pas la peine de donner des réponses aux perdants...

    • Alexis Lamy-Théberge - Abonné 20 mars 2017 11 h 42

      Il y a deux questions, et on peut chercher à y répondre sans gémir :

      1. Parce que le programme de formation des enseignants du Nouveau-Brunswick est plus flexible que celui du Québec. C'est également le cas en Ontario, malgré une réforme récente. Cela peut sembler poser problème, mais c'est ce qui prévaut dans cette province. Plusieurs enseignants québécois sont formés en Ontario ou au Nouveau-Brunswick ;

      2. Ces enfants n'étudient pas à la maison, comme il est mentionné dans l'article (qu'il faut lire). Certains communautés juives ont effectivement fait ce choix, mais ils ne font pas l'objet de l'article. Il reste à voir la raison du choix de la CSEM de superviser le processus.
      À moins d'informations contraires, il serait aisé de conclure que les parents sont des Canadiens anglophones ayant le droit d'inscrire leurs enfants dans des écoles anglophones. Il est possible que ce ne soit pas le cas. Reste à faire un suivi serré des résultats, notamment au chapitre de l'enseignement du français.

      - http://ici.radio-canada.ca/nouvelle/692358/yeshiva

      - http://www.ledevoir.com/societe/education/422979/e

    • Daniel Faucher - Abonné 20 mars 2017 12 h 02

      La journaliste pourrait en effet, dans un deuxième articles, informer les lecteurs du DEVOIR du statut linguistique de ces écoles et de la langue dans laquelle la formation des maîtres est donnée. S'il s'agit de l'anglais, le débat pourrait se poursuivre sur l'intégration de ces juifs orthodoxes qui ne sont pas hassidiques à la société québécoise dont le français est la langue commune. On parle beaucoup d'intégration des communautés arabo-musulmanes ces mois-ci, ce qui est un phénomène relativement récent. Qu'en est-il des communautés juives qui font partie du décor depuis des décennies. Faire partie du décor signifie-t-il être intégré à la société francophone majoritaire ou à la minorité anglophone?

    • Raymond Labelle - Abonné 20 mars 2017 12 h 22

      Ils auraient préféré faire affaire avec une université locale - ça leur aurait coûté moins cher et ça aurait été plus adapté au cursus.

      La seule et unique raison pour laquelle ils ont eu recours à l'université du Nouveau-Brunswick est que c'est la seule université qui pouvait leur enseigner pendant les heures où ils étaient disponibles.

      Mais tout ça est écrit dans l'article.

  • Raymond Labelle - Abonné 20 mars 2017 10 h 33

    Un véritable effort et une manifestation de bonne foi.

    Bravo!

  • Jean Gadbois - Inscrit 20 mars 2017 11 h 10

    Formation des maîtres d'ici? Un oxymore gênant...

    @ M. Auclair.
    Aïe, la formation des maître au Québec, au fil des réformes vide de sens, a été laminé avec d'autant d'acharnemenst qu'elle ne veut surtout pas de...maîtres, mais bien des "aidants à l'apprenant" interchangeables. Acceptés dans les programmes d'éducation dans nos universités, ils sont, depuis des décennies, parmi les élèves les moins forts et leurs qualités intellectuelles parmi les plus faibles, ils ont une maîtrise du français qui, dans de trop nombreux cas, révèle une carence notable, connue et sue. La formation que l'on y reçoit, est d'une pauvreté conceptuelle écrasante.
    Que nos concitoyens de la communauté juive fassent appel au Nouveau-Brunswick, ils "risquent" de recevoir une formation qui pourrait difficilement être pire.

    Pour ce qui est d'imposer à la communauté ultraorthodoxe un cursus scolaire conforme à la formation de l'école québécoise; c'est tout simplement au dessus des forces de la nation francophone du Québec.

    • Raymond Labelle - Abonné 20 mars 2017 12 h 22

      Ils auraient préféré faire affaire avec une université locale - ça leur aurait coûté moins cher et ça aurait été plus adapté au cursus.

      La seule et unique raison pour laquelle ils ont eu recours à l'université du Nouveau-Brunswick est que c'est la seule université qui pouvait leur enseigner pendant les heures où ils étaient disponibles.

      Mais tout ça est écrit dans l'article.

  • Claude Richard - Abonné 20 mars 2017 11 h 16

    Et la langue?

    Pas un mot sur la langue d'enseignement dans ce texte. Comme si la journaliste trouvait ce "détail" trivial!

    "Fais ce que dois", disait longtemps la devise du Devoir. "Dois" voulait dire entre autres : contribuer à la promotion des Québécois et de leur langue. Si la devise a disparu, la mission a-t-elle aussi disparue?