Une génération sur les tablettes

Réginald Harvey Collaboration spéciale
L’évolution des technologies en milieu de travail nécessite une meileure formation des adultes pour que ceux-ci développent leurs compétences dans ce domaine.
Photo: Michaël Monnier Le Devoir L’évolution des technologies en milieu de travail nécessite une meileure formation des adultes pour que ceux-ci développent leurs compétences dans ce domaine.

Ce texte fait partie du cahier spécial Éducation

Depuis 2007, il n’existe plus au Québec de politique ni de plan d’action dans les champs de connaissance de la formation continue et dans celle des adultes. Pendant ce temps, il s’est produit des virages majeurs sur le marché du travail qui exigent une mise à jour constante des compétences. Et il y aura des dizaines de milliers de postes à pourvoir au Québec sous peu ; ils nécessiteront des apprentissages qu’une évolution technologique galopante exige déjà. La Centrale des syndicats du Québec (CSQ) s’inquiète.

La Centrale participait récemment au Rendez-vous national sur la main-d’oeuvre, dont l’un des quatre thèmes portait sur « le développement des compétences et la formation continue ». Y a-t-il des signaux émanant de cette rencontre qui laissent voir qu’une politique dans ces domaines pourrait voir le jour sous peu ? La présidente de la CSQ, Louise Chabot se montre claire ? « Pas du tout ! On est sortis de là et il n’y a pas eu vraiment d’indication du gouvernement sur la suite des choses. »

Elle constate aussi que ce thème-là revêtait une grande importance : « S’il reconnaît que l’éducation c’est majeur, ce gouvernement doit comprendre que celle-ci ne se limite pas au secteur des jeunes, soit au primaire et au secondaire. Il y a aussi la formation professionnelle et continue qui entre en ligne de compte ; il existe aussi une pression très forte qui est exercée sur lui du côté de l’enseignement supérieur. »

Elle s’interroge : « Va-t-il vraiment prendre le virage qu’il faut pour répondre finalement à l’une de ses priorités ? Notamment sur le plan de la mise en place d’une stratégie de la main-d’oeuvre afin de faire face au développement économique ? »

Emploi-Québec évalue à 1 372 200 le nombre de postes qui seront à pourvoir entre 2015 et 2024 : « Ce n’est pas rien, et cela, sans compter que toute la réalité du marché du travail va aussi changer : on parle de quatrième révolution industrielle marquée par l’ère du numérique et de la robotisation qui nécessitera une formation à distance. »

Il y aura donc un grand nombre de postes à pourvoir et plusieurs autres qui vont subir des mutations avec le temps : « Si on veut répondre à ces changements, on ne peut pas laisser des politiques de formation continue sur des tablettes. C’est primordial ! Parce que les travailleurs de demain, ce sont non seulement les jeunes qui sont actuellement sur les bancs d’école, mais aussi les gens qui ont actuellement un emploi. »

Une priorité se dégage

La CSQ lance un cri d’alarme sur toute cette question-là : « On dit que l’accessibilité, c’est l’enjeu prioritaire de formation de la main-d’oeuvre. » À cet égard, la formation continue dans son ensemble, « c’est une enveloppe budgétaire qui est fermée depuis 20 ans », signale Mme Chabot.

Il en résulte que les budgets sont demeurés les mêmes durant cette période du côté de la formation générale des adultes et de la formation continue dans les cégeps : « C’est plutôt incroyable sur le plan de l’accessibilité, car plusieurs des commissions scolaires doivent actuellement limiter l’accès à des apprentissages pour respecter leurs budgets. »

Il en est ainsi « dans le domaine des adultes, où il y a 19 % de la population québécoise [environ un million de personnes] âgée de 16 à 65 ans qui a de la difficulté en littératie. » Entre 26 et 46 ans, ce pourcentage grimpe à 39 % : « Il est donc essentiel que l’on tienne compte de ces données quand on parle de formation continue et de défis que présente la main-d’oeuvre. Il n’y a pas de politique depuis 2002 ni de plan d’action depuis 2007, alors que les enveloppes n’ont pas bougé depuis 20 ans. »

Dans les cégeps, la situation se présente de la même façon, particulièrement sur le plan des attestations d’études collégiales : « C’est encore là un bon moyen de transmettre des connaissances à des travailleurs qui occupent des emplois ; c’est pourquoi il importe de regarnir ces enveloppes-là. »

Un appel à la flexibilité

La CSQ réclame depuis 2011 des changements à la formation professionnelle. La présidente se remémore un forum qui s’est alors tenu sur l’adéquation avec l’emploi : « On revendique depuis tout ce temps que cette formation puisse se donner à temps partiel. » Elle s’interroge : « Comment est-il possible de développer certaines compétences si les commissions scolaires ne sont financées que pour les élèves qui sont inscrits à 15 heures et plus par semaine ? »

Il existe là encore des contraintes majeures d’accès à ce type de formation qui exige une fréquentation sur une base de 15 heures par semaine : « On est loin du cours du soir à raison de trois heures par semaine comme dans les universités, alors que cette formation professionnelle s’inscrit pourtant dans la solution face aux enjeux en matière de main-d’oeuvre. »

De plus, il apparaîtrait profitable de financer les petites cohortes dans les cégeps situés en région : « Il serait avantageux d’abaisser le nombre plancher d’étudiants pour faciliter l’accès à certains programmes. »

Une clientèle de jeunes adultes

Il se présente un autre défi à relever sur le plan de la formation des adultes, comme le laisse voir Louise Chabot : « C’est souvent la meilleure des façons pour les travailleurs d’acquérir des connaissances de base. » Dans ce contexte, « les inscriptions dans ce secteur explosent présentement en nombre : la moyenne d’âge des élèves a beaucoup diminué parce que de plus en plus de jeunes veulent obtenir un diplôme et parfaire leurs connaissances nécessaires à un emploi ». Là encore, des enveloppes fermées depuis longtemps ne peuvent répondre à des besoins criants.

Elle résume les revendications émanant de divers horizons : « On parle de l’accessibilité à l’éducation, du temps partiel pour la formation professionnelle, d’une loi et d’un plan d’action qui viennent soutenir adéquatement la formation continue et les petites cohortes dans les régions. »

Pour l’instant, il existe un comité de suivi pour toutes ces questions : « Il est composé des syndicats et des partenaires du marché du travail. Ils ont un rôle à jouer pour faire avancer ces dossiers, mais le gouvernement en a un également, qui est de première importance : il est grand temps qu’une stratégie et un plan d’action de la formation continue voient le jour. »