En voiture!

Assïa Kettani Collaboration spéciale
Mobiliser la population et briser les tabous autour de l’analphabétisme, tels sont les objectifs de la campagne de recrutement En voiture !
Photo: Le Train des mots Mobiliser la population et briser les tabous autour de l’analphabétisme, tels sont les objectifs de la campagne de recrutement En voiture !

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Et si l’alphabétisation devenait l’affaire de tous ? Pas juste le combat solitaire des laissés pour compte et de ceux qui, à l’écart des bancs d’école, se fraient tant bien que mal un chemin social et professionnel dans une société de plus en plus complexe et codifiée. Mais l’affaire de tous ceux qui les entourent et qui les côtoient, sans forcément connaître leur faille cachée.

C’est l’objectif de la campagne En voiture !, qui sera lancée dès le mois d’octobre par l’organisme d’alphabétisation Le Train des mots, basé à Saint-Étienne-de-Bolton dans la MRC de Memphrémagog. À sa tête, la directrice Michèle Gaudreau appelle à une mobilisation générale pour s’attaquer à un problème qui ne semble pas reculer malgré des décennies d’efforts.

Triste constat, en effet, de voir à quel point les chiffres demeurent alarmants : près d’un adulte sur deux au Québec est analphabète ou éprouve de grandes difficultés de lecture. Malgré les organismes, les formations offertes, les publicités et les messages diffusés, « on ne fait pas vraiment de progrès depuis 30 ans », avance Michèle Gaudreau. « Beaucoup de moyens ont été essayés. Je les connais et rien ne semble fonctionner. » L’organisme s’est donc lancé le défi d’« inventer quelque chose de nouveau ».

Sa proposition : embarquer tout le monde à bord. Le caissier qui rend la monnaie sans se douter que la personne devant lui est incapable de savoir si elle se fait arnaquer, le préposé au service dont on ne peut bénéficier qu’après avoir rempli un formulaire, le professeur qui donne à ses élèves des leçons à réviser avec leurs parents, le directeur d’école, le pharmacien ou le policier de quartier. Tous ceux qui forment le maillon social de la région de Memphrémagog et qui sont en contact avec ceux qui ont besoin d’apprendre. Car, si motivés soient-ils, les organismes d’alphabétisation se heurtent invariablement à une difficulté majeure : le recrutement de nouveaux élèves, qu’il s’agit de convaincre de franchir le pas de leur porte.

Ce qui les en empêche ? L’absence de repères, tout d’abord. Ceux qui ne peuvent lire ni le nom des rues, ni un panneau de circulation sont forcément limités dans leurs déplacements et moins enclins à se renseigner. Mais aussi la honte d’avouer leur tare. « Les gens qui ne savent pas lire sont souvent en butte aux moqueries, que ce soit dans leur milieu de travail ou dans leur famille. Ce peut être d’une cruauté incroyable et c’est pour cela, entre autres, qu’ils se cachent. Cela engendre un cercle vicieux : je ne peux pas le dire, donc je ne peux pas demander de l’aide. C’est un handicap invisible et voilà pourquoi il faut en parler. »

Au départ de la campagne se trouve donc un travail de discussion, de rencontre, de bouche-à-oreille et de communication. « Si on veut que ceux qui ne savent pas lire montent dans le train, il faut qu’ils sentent qu’ils ne sont pas seuls. Ceux qui les côtoient peuvent les approcher, leur parler, les convaincre et les orienter. Je vais donc aller à la rencontre de ces personnes pour leur proposer de devenir des aiguilleurs, leur expliquer ce qu’on veut faire et le rôle qu’elles pourront jouer. Si la personne contactée accepte, elle pourra recruter parmi ses collègues ou employés, selon ce qu’elle juge approprié. »

Chaque aiguilleur ainsi recruté aura à sa disposition une trousse avec un carnet rempli d’informations, d’illustrations, de statistiques décrivant l’ampleur et différents aspects du problème, comme ses causes et ses incidences sur la vie quotidienne, sur l’emploi et sur la santé. « Il faut que les aiguilleurs en sachent assez sur le projet pour se l’approprier et qu’ils choisissent vraiment d’y participer. C’est un mouvement du coeur, qui passe par le contact qu’on peut créer avec quelqu’un. »

Et pour mieux aborder les futurs apprenants, les aiguilleurs seront également équipés d’un dialogue d’amorce, avec des notions de ce qu’il faut faire et de ce qu’il faut éviter. Car, au rang des arguments pour convaincre, tout est dans l’approche, explique Lise Pelletier, spécialiste en alphabétisation qui oeuvre au sein du Train des mots. « Tout dépend de l’attitude de la personne qui en parle. Il faut établir un bon climat pour qu’il sente qu’on lui ouvre une porte et pas qu’on lui en ferme une », précise-t-elle. À titre d’exemple, elle conseille d’éviter « d’aborder la personne trop directement, de la traiter comme si elle avait un retard mental ou encore de la renvoyer à la maison avec ses papiers en supposant que quelqu’un sera là pour lui lire. Il faut au contraire commencer par s’informer sur elle pour cerner ses motivations et ses besoins ».

L’organisme fera aussi imprimer un miniquizz sur l’alphabétisation, distribué à grande échelle dans les lieux publics, les épiceries et les pharmacies de la région. L’objectif : accrocher les gens et faire connaître la problématique. Et tous les organismes d’alphabétisation de la province sont invités à emboîter le pas. « Au-delà de notre organisme, nous voulons que cette campagne aide l’alphabétisation en général et que l’idée se propage », poursuit Michèle Gaudreau.

La campagne de sensibilisation, qui bénéficie d’une subvention du MELS, s’étalera sur un an, pour s’achever lors de la Journée de l’alphabétisation en 2016. « Nous en avons fait une campagne longue parce que nous sommes convaincus que ce n’est pas un appel à la sensibilisation de deux semaines ou même de deux mois qui changera la moindre chose. Ce que nous voulons faire, c’est prendre le problème à bras le corps et marteler l’information sans arrêt pendant un an. »

Ce faisant, Michèle Gaudreau veut « changer les mentalités et abattre le mur de l’ignorance, pour que les gens s’éveillent au problème de l’alphabétisation comme ils se sont éveillés au problème de l’intimidation à l’école ou à celui des maladies mentales ». Des problématiques longtemps taboues, qui ont gagné en visibilité et en connaissances. « Mais ça ne s’est jamais produit pour l’alphabétisation et c’est ce que nous voulons faire. »

Et la campagne s’annonce comme la première étape d’un long voyage. « C’est sûr que ça va prendre du temps. Ce n’est pas une opération que nous allons faire pendant un an pour ensuite nous reposer sur nos lauriers. L’idée est d’imprimer un mouvement, comme un train qui part tout doucement pour ensuite prendre son erre d’aller et continuer à rouler. » Alors, tout le monde à bord et attention au départ !