Réouverture des commerces: un retour à la normale anormal

Lundi, les magasins rouvrent dans la grande région de Montréal comme ils sont déjà en activité ailleurs au Québec, et ce sera vite ou bientôt, ici comme ailleurs, la grande ruée vers les paniers, les caisses et les cartes de crédit.
Photo: Joel Saget Agence France-Presse Lundi, les magasins rouvrent dans la grande région de Montréal comme ils sont déjà en activité ailleurs au Québec, et ce sera vite ou bientôt, ici comme ailleurs, la grande ruée vers les paniers, les caisses et les cartes de crédit.

La normale, c’est l’anormal. L’anormale est anormale. Alors, y retourner en fonçant tête baissée, en reprenant les vieilles et destructrices habitudes de la triade liant surproduction, surconsommation et surendettement ? Sans oublier la suralimentation, la surmédication et le surmenage ?

« Ce qui est clair, c’est que la normale dans laquelle on était avant la pandémie, la normale à laquelle on nous invite à revenir au plus vite, n’est pas viable à moyen et à long termes », répond la sociologue et écologiste Laure Waridel, cofondatrice de l’organisme Équiterre.

« Être en confinement nous a au moins fait réaliser qu’on n’a peut-être pas besoin de toutes ces bébelles qui sont censées nous simplifier la vie, mais qui contribuent au contraire à notre asservissement. »

Cela dit et redit, la mutation souhaitée pour produire et consommer moins, mieux et vert, Mme Waridel n’y croit pas dans l’immédiat. Lundi, les magasins rouvrent dans la grande région de Montréal comme ils sont déjà en activité ailleurs au Québec, et ce sera vite ou bientôt, ici comme ailleurs, la grande ruée vers les paniers, les caisses et les cartes de crédit. « Moi aussi, j’ai souffert de fièvre acheteuse post-confinement », résume en confidence le titre d’une chronique du journal Le Temps, de Suisse, pays revenu à la normale anormale depuis deux semaines.

« Malheureusement, je ne pense pas qu’on va changer à court terme, poursuit Mme Waridel. […] On s’en va vers une reprise faite d’une habitude qui n’est pas viable, vers un développement économique qui repose sur l’augmentation de la consommation de biens, alors qu’on sait où ça nous mène : vers la destruction environnementale. »

D’où venons-nous ?

En avant comme avant donc. Tout consumer en consommant tout. Avec toujours plus de production. Toujours plus de croissance.

« Notre société est basée sur la notion de la croissance du PIB [produit intérieur brut] alors que ce modèle n’est pas adéquat », résume Alexandre Gajevic Sayegh, professeur de science politique de l’Université Laval, spécialiste des changements climatiques et de l’action collective. « Le PIB peut-être en croissance constante, alors que d’autres indices, comme l’indicateur de progrès véritable, qui mesure l’évolution du bien-être réel d’un pays, reculent sans cesse. C’est ce qui nous arrive depuis les années 1970. »

Quel est le lien avec la consommation ? « Notre modèle économique repose sur la croissance et la consommation qui stimule la croissance, répond le professeur. Le discours facile, maintenant, c’est de demander aux gens de retourner consommer pour aider l’économie. Si on prend la mesure de l’économie à partir du PIB, c’est vrai, et il n’y a rien à redire. Il faut changer de perspective. Il faut se demander comment vivre mieux en consommant moins. Il est prouvé que la consommation n’amène pas le bien-être. Les gens ne sont pas plus heureux avec plus de choses. »

Le militant écologiste français Michel Lepesant développe une idée similaire de l’autre côté de l’Atlantique, dans son village de la vallée du Rhône. Il tient le blogue DécroissanceS sur le site du quotidien Le Monde. Il a lancé des « alternatives concrètes », dont une monnaie locale complémentaire (la Mesure). Il enseignait la philosophie jusqu’à tout récemment.

« Nous, les décroissants, nous défendons l’idée que ce que les autres appellent la normale, c’est déjà complètement bancal, dit-il. Ça marche, mais c’est absurde. C’est le fondement d’une certaine critique : une croissance infinie est impossible dans un monde fini. En fait, nous sommes de moins en moins sensibles à cette critique pleine de regret. Même si cette croissance était possible, on n’en voudrait pas. La croissance n’a pas de sens. Produire pour produire ? Acheter pour acheter ? Ça n’a pas de sens. L’objectif de la vie, ce n’est pas de consommer. »

Lui-même avoue avoir assez bien vécu les dernières semaines de calme imposé à tous. « Je suis confinement compatible », résume-t-il, en expliquant qu’il vit « sans voiture et sans portable », c’est-à-dire sans téléphone cellulaire. Il tire maintenant deux arguments, deux leçons générales de cette expérience planétaire exceptionnelle pour convaincre davantage de gens de vivre autrement.

« D’abord, arrêtez de dire que l’économie ne peut pas s’arrêter et faire une pause, même si c’est pour repartir après. De fait, il y a eu une inertie. Ensuite, arrêtez de nous dire que d’autres options sont impossibles à grande échelle. De fait, on peut s’appuyer sur un vécu total, mondial, montrant qu’on peut ralentir. J’ai hâte de reprendre les conférences pour développer ces arguments devant les sceptiques », résume-t-il, en affûtant aussi ses réponses à la question de la dette accumulée par cette gigantesque pause forcée.

Où allons-nous ?

Le professeur Gajevic Sayegh, lui, ne mise pas sur la décroissance. Il trouve bien louable l’adoption de la simplicité volontaire, mais trouve encore plus essentiel de miser sur la décarbonisation de l’économie, option verte que ne rejette bien sûr pas M. Lepesant non plus, on se comprend.

« Il faut miser sur la création d’emplois durables, dit le professeur. La transition vers une écologie verte va créer beaucoup plus d’emplois qu’elle va en perdre. Il faut miser sur notre expertise et nos ressources. La sortie de crise doit se faire dans ce sens, par exemple pour décarboniser tous les secteurs liés au transport. La vérité, c’est que la transition énergétique va rendre notre société plus riche. »

Ce qui déplace l’attention vers le politique. Pour lui, le problème n’est pas individuel, mais collectif. « Je dis que la tendance à mettre le poids sur les individus oublie l’importance de comprendre la question politique. L’individu peut faire certaines choses. Cette crise doit avoir servi d’éveil pour réfléchir à la consommation et à ses effets sur la planète. Mais les vrais changements profonds vont venir de décisions politiques et institutionnelles. »

Cette fois, Laure Waridel formule une objection. « Le système ne va pas changer si les individus ne changent pas, dit-elle. On ne doit pas juste participer à la société en votant une fois tous les quatre ans. Le collectif et l’individuel viennent ensemble. Il faut être cohérent partout, dans ses choix comme citoyen, mais aussi dans ses choix comme consommateur. »

Et si elle pense que la surconsommation va reprendre dès maintenant, elle craint aussi que même les timides promesses verdoyantes passent à la trappe dans le Québec postconfiné. « Le plan vert, le budget vert du gouvernement Legault, déjà insuffisants, tout ça risque de prendre le bord. On s’en va vers une reprise faite de la normale qui n’est pas viable. »

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