Une modération des achats même après le déconfinement?

Le confinement a bousculé les habitudes des consommateurs et forcé plusieurs à la frugalité. Certains ont embrassé cette « déconsommation », quasi libératrice. À quoi s’attendre lors de la réouverture des commerces dans la métropole ?

Elle a perdu son emploi, laissé tomber la voiture pour le vélo et fait une croix sur le mascara. Depuis mars, Camille bénit le temps gagné à ne plus se maquiller, à consommer plus sobrement. Elle n’est pas la seule pour qui la crise est venue remettre en question son mode de vie « pré-COVID-19 ».

« Sérieusement, je me suis questionnée sur ce que je consommais. Je dépensais pour plein de bébelles technos, pour du maquillage, que, finalement, je m’imposais beaucoup pour les autres. Dans les choses que j’ai abandonnées, plusieurs [choix] sont là pour rester », affirme cette jeune femme dans la vingtaine, dont le travail dans le milieu événementiel s’est effondré au début de la crise.

Forcés ou pas, des milliers de Québécois confinés ont découvert les vertus du « slow life » et adopté avec sérénité une certaine frugalité. Une tendance qui tranche avec les ruées vers les grandes surfaces de la fin février, quand la pandémie n’était encore qu’une vague menace à l’horizon.

« Je jardine pour la première fois en 15 ans, je marche au coucher du soleil 45 minutes chaque jour et j’ai retrouvé les cheveux frisés naturels que je n’avais pas vus ainsi depuis 40 ans », affirme une résidente de Montréal, contactée sur les réseaux sociaux.

Si le retour aux cheveux gris ou l’abandon des diktats cosmétiques ont été précipités par la fermeture des salons de coiffure, la pandémie a aussi entraîné d’autres nouvelles habitudes qui pourraient perdurer maintenant que l’étau commence à se desserrer.

 

Un sondage mené à la mi-mai par l’Observatoire de la consommation responsable (OCR) démontre que trois quarts des Québécois pensent avoir adopté un mode de vie plus responsable depuis le début du confinement. Seulement 12 % des résidents de la Communauté métropolitaine de Montréal se réjouissent à l’idée de retourner magasiner.

Mais ce qui frappe d’abord, selon Fabien Durif, directeur et fondateur de l’OCR, c’est l’attrait marqué ces dernières semaines pour l’achat local, 46 % des Québécois sondés ayant découvert de nouvelles entreprises locales, propulsées notamment par le fameux Panier bleu.

La croissance de l’achat de produits québécois a bondi de 29 % en mai par rapport à l’avant-COVID-19, après avoir crû de 21 % début avril et de 14 % en mars. Misant sur ce filon solidaire, IGA, notamment, a investi 8 millions de dollars en publicité pour promouvoir l’achat local, affirme M. Durif.

« En temps de crise, la proximité des marques locales rassure les citoyens, soutient ce dernier. Ça donne une sorte de repère social. » Le même phénomène avait émergé lors de la crise de 2008, dit-il, à la différence que, cette fois, s’ajoute un engouement très net pour le « fait maison. »

On l’a tous constaté, les Québécois confinés ont redécouvert les joies simples de la cuisine en famille, de la boulangerie artisanale, des petits plats faits maison et d’une multitude d’activités manuelles, branchées sur la consommation responsable. En date du 21 mai, 43 % des répondants au sondage de l’OCR disaient jardiner pour être autosuffisants et 28 % par nécessité.

« Ce qui a explosé, c’est vraiment le phénomène du DIY (Do it yourself), surtout chez les femmes. Le tiers des répondants ont regardé des tutoriels en ligne pour apprendre à faire des choses eux-mêmes », explique Fabien Durif. Depuis le début de la pandémie, plus de 66 % des Québécois ont passé plus de temps à cuisiner, 37 % à faire du bricolage, 29 % à planter des légumes, 18 % à faire leurs propres produits ménagers et 10 % leurs propres cosmétiques.

Déconsommation

Mais est-ce que ce mode de vie minimaliste va persister une fois les barrières à la consommation levées ? « En Chine, depuis la reprise du commerce, la moitié des comportements adoptés ont persisté, notamment l’achat de proximité, souligne M. Durif. Mais plus les restrictions vont durer, plus les gens risquent de conserver leurs nouvelles habitudes. » En France, l’engouement pour les marchands et produits locaux se poursuit, au détriment des hypermarchés et autres grandes surfaces.

Selon l’Observatoire, plus de 70 % des Québécois souhaiteraient en ce moment tendre vers un mode de vie plus simple. Que de belles paroles ?

Les pertes d’emploi et de revenus pèseraient pour beaucoup dans cet élan soudain de sobriété. Avec un taux de chômage caracolant à 17 % en avril, bien des consommateurs sont au ralenti. Si le stress financier perdure, l’achat local pourrait s’essouffler en faveur d’achats dictés d’abord par le prix le plus bas, analyse le directeur de l’OCR. « Combien pourront se permettre de payer plus cher pour certains produits locaux ? »

 

En même temps, la pandémie a miné l’envol de plusieurs gestes écoresponsables, notamment l’achat en vrac et de seconde main, mis en veilleuse par 45 % de leurs adeptes. Comme quoi tout n’est pas vert dans l’envers de la pandémie. Quelque 45 % des usagers du transport collectif aux États-Unis pensent déjà à utiliser leurs voitures pour se rendre au travail plutôt que de remonter à bord de métros ou d’autobus bondés.

« Je crois que la pandémie a ouvert une fenêtre et créé les conditions propices pour que beaucoup plus de gens s’interrogent sur leur propre consommation », soulève Colleen Thorpe, directrice de l’organisme environnemental Équiterre.

« Mais si la crise a fait émerger des tendances positives, elle en a créé d’autres plus néfastes pour l’environnement. Malheureusement, les forces du marché pourraient rapidement ré-inciter les gens à surconsommer et faire pencher la balance dans le mauvais sens, craint-elle. Il sera crucial que le gouvernement transforme l’économie pour rendre l’achat local plus viable et adopte un discours public différent, qui incite les gens à consommer tout en respectant les limites de notre planète. »

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3 commentaires
  • Raymond Chalifoux - Inscrit 25 mai 2020 07 h 21

    Brutal et durable

    En quelques semaines à peine, se sont cristallisées des changements qui normalement auraient mis quelques années à s’achever : massif et brutal à la fois, les résultats.

    Nous avons tous été forcés de constater à quel point notre quotidien de consommateur était parasité de tant de superflus et, à la limite, d’inutile!

    Et même si tout rouvrait subitement, le rétrécissement marqué de l’activité économique fera en sorte que ces changements persisteront pendant un bon bout de temps. Trop longtemps malheureusement pour permettre aux canards qui déjà… boitillaient, de rester dans la parade. Hécatombe en vue, une fois passée la (bien) courte campagne de « bien-être social » universel décrétée par Ottawa, entre autres.

    Le problème (de bien-être tout court) c’est qu’alors que les crises majeures comme jamais unissent les familles (de sang et d’intérêts) la Covid interdit tout câlin, bisou, accolade et larmoyant épanchement… de même que les partys, ne serait qu’au café instantané et « sandwichs pas d’croûte ». Non, pour l’épiderme l'organe-à-bisou et le cuir échevelé… "Zoom", "Facetime" ou "Google Meet", c'est pas fort,fort.

  • Jean Richard - Abonné 25 mai 2020 10 h 39

    Recyclage et consigne

    Le recyclage et la consigne sur les canettes de bière ou d'eaux gazeuses : deux façons de faire que la pandémie a ébranlées. Identifié à une mesure d'hygiène, le jetable a repris ses droits plus que jamais. Et, virus oblige, le jetable recyclable est devenu non recyclable.
    Bien avant la pandémie, le recyclage et la disposition des matières résiduelles connaissaient des ratés, des ratés proches de la panne totale. On avait transformé les matières recyclables en marchandises dont personne ne veut.
    Et la consigne ? Par mesure d'hygiène, encore une fois, les marchands ne veulent plus reprendre les contenants en consigne. Ils continuent pourtant à prélever le montant qui s'impose (de 0,05 $ à 0,20 $ et parfois plus pour les consignes hors circuit). Ceux qui diront que c'est une taxe déguisée auront finalement raison. Où vont ces sommes versées aux marchands ? Chez Recyc-Québec, autrement dit, au gouvernement du Québec.
    En ville, il y avait des gens peu fortunés qui précédaient les camions de récupération pour y ramasser les contenants en consigne. Or, cette cueillette parallèle est pratiquement disparue car les glaneurs de contenants en consigne ne peuvent plus revendre ces contenants.

  • Vincent Collard - Abonné 25 mai 2020 11 h 03

    Les uns et les autres

    Que certains d'entre nous aient profité de l'occasion pour remettre en question (et revoir à la baisse) leurs habitudes de consommation, c'est formidable.

    Mais je doute que ça compense pour le SURCROÎT de consommation qu'on a pu observer tout au long de cette «crise» de la part d'une partie bien plus nombreuse (en apparence du moins) de la population… qui aurait sans doute besoin d'une guerre ou d'une catastrophe naturelle majeure pour apprendre à trouver un sens à sa vie ailleurs que dans l'acquisition de cossins.