Pinte de lait géante cherche propriétaire

La Fédération des producteurs de lait du Québec ne souhaite pas acquérir la bouteille, mais elle est prête à financer sa restauration et son transfert sur un autre site. Elle envisage donc de s’associer à Héritage Montréal, qui pourrait alors
Photo: Jacques Grenier La Fédération des producteurs de lait du Québec ne souhaite pas acquérir la bouteille, mais elle est prête à financer sa restauration et son transfert sur un autre site. Elle envisage donc de s’associer à Héritage Montréal, qui pourrait alors

Laissée à l'abandon depuis des décennies, la pinte de lait géante qui surplombe l'ancienne laiterie Guaranteed Pure Milk au centre-ville de Montréal pourrait connaître des jours meilleurs. L'appel lancé en avril dernier par Héritage Montréal, qui l'identifiait comme l'un des dix emblèmes du patrimoine montréalais menacés de disparition, a trouvé écho auprès d'un groupe qui souhaite contribuer à sa conservation.

La Fédération des producteurs de lait du Québec a entrepris des discussions avec Héritage Montréal dans le but d'assurer la protection à long terme de la pinte de lait qui, depuis les années 30, trône sur le toit d'un édifice de la rue Lucien-L'Allier, au sud du boulevard René-Lévesque. La Fédération serait disposée à assumer les frais liés à la restauration et au déménagement de la pinte de lait rongée par la rouille, mais elle ignore encore où la fameuse bouteille pourrait être relogée.

Au mois d'avril dernier, Héritage Montréal avait lancé un cri d'alarme et dressé la liste de dix sites et emblèmes du patrimoine montréalais dont l'avenir était menacé. Parmi eux figurait la pinte de lait, un vestige de l'ère industrielle qui a souffert d'un manque chronique d'entretien au cours des dernières décennies. L'imposante bouteille d'acier haute de 9,1 mètres visait, lors de son érection dans les années 30, à rassurer les consommateurs encore ébranlés par une épidémie de mortalité infantile liée aux piètres conditions de conservation du lait de l'époque.

L'appel d'Héritage Montréal a été entendu puisque la Fédération des producteurs de lait n'a pas mis de temps à manifester son intérêt afin de participer à la sauvegarde de ce vestige montréalais laissé à l'abandon. «Cette pinte de lait fait partie de notre histoire et c'est important pour nous, mais il reste beaucoup d'éléments à discuter», explique Nicole Dubé, directrice du marketing à la Fédération. Le mois dernier, Mme Dubé a donc rencontré la directrice générale d'Héritage Montréal, Nathalie Zinger, afin de discuter d'une éventuelle collaboration. Le projet est encore au stade préliminaire, indique Nicole Dubé, mais une autre rencontre est prévue en septembre.

La Fédération n'en est pas à sa première tentative pour sauver la pinte de lait. Au cours des trois dernières années, Nicole Dubé a tenté en vain de s'entendre avec la Société de la Cité du commerce électronique, alors gestionnaire de l'édifice. «Pour la rénovation et le transport de la pinte, on nous avait donné des coûts astronomiques, relate-t-elle. Mais je sais combien ça coûte et je veux que ce soit l'entreprise qu'on aura choisie qui fasse la rénovation.»

Aujourd'hui inoccupé, l'immeuble sur lequel est posée la bouteille devait loger la phase III de la Cité du commerce électronique, mais comme le projet a été abandonné, le Mouvement Desjardins, propriétaire à 50 % de l'édifice, lui cherche une nouvelle vocation. Et quoi qu'il arrive, il est déjà acquis que la pinte de lait devra trouver une autre terre d'accueil.

La Fédération ne souhaite pas acquérir la bouteille, mais elle est prête à financer sa restauration et son transfert sur un autre site. Elle envisage donc de s'associer à Héritage Montréal, qui pourrait alors devenir propriétaire de la fameuse pinte, afin de soumettre une proposition à Desjardins. Aucun site n'a encore été trouvé pour accueillir la bouteille, mais la Fédération compte sur l'organisme de défense du patrimoine montréalais pour lui en proposer.

Chez Desjardins, on signale qu'aucune offre concrète n'a été déposée, mais on se dit tout disposé à céder la pinte à qui la voudra sous certaines conditions, notamment que l'institution financière n'ait pas à verser un sou pour son déménagement. «Si quelqu'un se présente demain matin et dit: "Moi, je veux la pinte de lait", eh bien, il pourra la prendre et partir avec, explique Christian Pouliot, vice-président régional de Desjardins gestion d'actifs. Les seules questions qu'on va poser, c'est: comment va-t-on la descendre? où va-t-on l'amener? qu'est-ce qu'on va faire avec?»

En soi, la pinte n'a pas de valeur, souligne M. Pouliot. Tout ce que l'institution désire, c'est qu'elle se retrouve entre bonnes mains. «On veut s'assurer que la pinte de lait sera le mieux préservée possible. C'est celui qui va présenter le meilleur projet qui va emporter la pinte de lait, assure M. Pouliot.

La Fédération des producteurs de lait n'est pas la seule à s'intéresser à la pinte de lait, et Nathalie Zinger, d'Héritage Montréal, précise qu'un autre groupe s'est manifesté récemment sans toutefois se nommer.

État de conservation

Mais la partie n'est pas gagnée puisque bien des questions demeurent sans réponses concernant l'état de conservation de la pinte, qui ne paie pas de mine après tant d'années d'exposition aux éléments. «Je crois qu'elle est pire visuellement qu'elle ne l'est vraiment. C'est sûr qu'il y a une évaluation technique qui devra être faite pour voir dans quel état elle est. Après ça, ce sera un gros défi d'ingénierie de la déplacer», explique Mme Zinger.

Où pourrait-elle échouer? Mme Zinger l'ignore mais, selon elle, la pinte devrait rester sur l'île de Montréal, une condition qui convient parfaitement à la Fédération des producteurs de lait. «C'est un emblème de Montréal et, selon nous, il faut qu'elle soit relocalisée dans un endroit qui reflète le passé industriel de Montréal, indique Mme Zinger. Au tournant du siècle, la mortalité infantile à Montréal était pire qu'à Calcuta parce que le lait n'était ni pasteurisé ni homogénéisé et qu'il était acheminé par train. Ces trains pouvaient rester plusieurs jours sur les rails de chemin de fer sous un soleil plombant. C'est pourquoi la laiterie garantissait la qualité du lait.»

Pour Mme Zinger, c'est l'occasion d'agir avant qu'il ne soit trop tard. «Quand on parle des enjeux de patrimoine, les gens ont souvent l'impression que c'est une catastrophe et que si on ne fait rien demain, ça va disparaître. Là, on a la possibilité de faire quelque chose un peu d'avance», souligne-t-elle.