Chute de Kaboul : faillite politique aux conséquences générationnelles

Des centaines de civils afghans entassés dans un avion militaire américain à  l’aéroport de Kaboul, au moment d’être évacués le 19 août dernier.
Photo: Brandon Cribelar Commandement central des États- Unis via Agence France-Presse Des centaines de civils afghans entassés dans un avion militaire américain à  l’aéroport de Kaboul, au moment d’être évacués le 19 août dernier.

Après 20 ans de conflit en Afghanistan, l’été 2021 a connu l’un des événements les plus lourds de conséquences sur la scène internationale, quand le retrait des troupes américaines a laissé place à une avancée éclair des talibans, avec comme point d’orgue la prise de la capitale. Un échec diplomatique cuisant pour l’Occident, qui doit lui servir de leçon d’humilité, disent des experts.

Les consignes sanitaires québécoises prônant de rester chez soi ont un triste air de déjà-vu pour Shoaib Shamsi, qui a atterri ici au début du mois de décembre. Craignant pour sa vie, le jeune Afghan de 23 ans a passé près de quatre mois enfermé dans sa résidence après la prise de Kaboul par les talibans, le 15 août dernier. « On avait peur qu’ils me trouvent, parce que j’ai travaillé trois ans pour l’ambassade américaine », raconte le jeune homme, rencontré dans un parc de Sherbrooke par un froid glacial.

Shoaib Shamsi se souvient très bien du moment où Kaboul est tombée. Il dormait après un quart de travail de nuit et a été réveillé dans la panique. « Ma famille m’a dit que les talibans venaient de rentrer dans Kaboul. On avait peur des attaques », dit-il, décrivant la cohue qu’il a pu observer lors d’une brève sortie dans les rues. « Tout le monde voulait aller à l’aéroport. Mais il y avait des talibans partout. »

Impossibles à oublier, les images d’Afghans s’accrochant aux ailes d’un avion avaient semé l’effroi autour du globe. Elles venaient rappeler que la mission de démocratisation menée pendant 20 ans par l’Occident a été un « échec retentissant », comme le souligne Jonathan Paquin, professeur au Département de sciences politiques de l’Université Laval. « Ça a été une défaite immense qui nous montre à quel point les missions de nation building, l’idée selon laquelle il est possible de renverser un régime hostile et non démocratique et de remplacer ces régimes par des gouvernements plus enclins à nos intérêts, ne fonctionnent pas. C’est une grande leçon d’humilité, en fait. »

« Plus qu’un événement majeur en 2021, la chute de Kaboul aura été l’échec d’une génération », poursuit-il en rappelant qu’au plus fort de la mission de l’OTAN, 140 000 soldats avaient été déployés sur le territoire afghan.

Déclenchée après le 11 septembre 2001 pour démanteler un réseau terroriste en s’attaquant à sa tête dirigeante, Oussama ben Laden, l’intervention se sera prolongée bien au-delà de la mort de ce dernier, survenue en 2011. Elle aura été menée à fort prix, en milliards de dollars et en milliers de pertes de vies humaines. « On est restés pour stabiliser le pays et continuer à s’imposer, mais tout ça était inutile. Il n’y avait pas moyen d’établir une démocratie en plein cœur de l’Asie centrale. C’est une idée folle qui démontre à quel point on est présomptueux en Occident », soutient le politologue.

Les ratés du Canada

Lors de la chute de Kaboul, à 10 000 km de son époux, Alina Mirzai, une réfugiée afghane qui vit à Sherbrooke avec sa famille depuis 2015, se faisait un sang d’encre. D’autant qu’elle n’avait aucune nouvelle de sa demande de réunification familiale, déposée en mars 2020. « J’ai appelé l’immigration, mais on m’a dit qu’il n’y avait rien à faire », raconte celle qui a finalement obtenu une réponse positive au début du mois d’octobre.

Photo: Lisa-Marie Gervais Le Devoir Alina Mirzai et Shoaib Shamsi

Si le gouvernement canadien a été prompt à annoncer l’évacuation des Afghans, et en priorité de ceux qui avaient travaillé pour le gouvernement canadien, force est d’admettre qu’il peine à tenir sa promesse. Plus de quatre mois plus tard, sur les quelque 40 000 réfugiés qu’il souhaitait accueillir, à peine 5000 sont arrivés. « C’est une goutte d’eau », indique le travailleur humanitaire et directeur de l’Institut d’études internationales de Montréal, François Audet. « À ce rythme-là, ça va prendre des années à faire venir ces réfugiés. »

Il dit se poser de sérieuses questions sur la stratégie de cette évacuation, qui peut paraître arbitraire. « En fonction de quels choix et de quelle vulnérabilité on accueille les gens ? » Il rappelle qu’à l’époque de l’accueil des Syriens, en 2015, le choix des réfugiés pouvait se faire en fonction de leur capacité d’intégration, or les familles les mieux nanties et éduquées avaient la priorité. « Est-ce que le Canada fait cette instrumentalisation politique avec les Afghans ? […] Je ne connais pas les ratios, mais je sais de source sûre qu’une bonne partie d’entre eux ne sont pas parmi les plus vulnérables. »

Selon Jonathan Paquin, le Canada a surtout réagi trop tardivement, même s’il savait que les troupes américaines allaient avoir quitté le pays le 31 août. Les militaires étaient partis, mais un bon nombre de civils reliés au Canada demeuraient toujours au pays. « Quand on accepte d’être un allié pour faire tomber un régime, il faut réfléchir aux possibilités d’un échec. Et quand on rentre dans un magasin de porcelaine et qu’on casse le tiers des objets, on en est responsable », avance le politologue, disant tenir cette analogie de Colin Powell, ex-secrétaire d’État américain.

Selon François Audet, l’Afghanistan aura été un laboratoire d’essai sur le plan du développement humanitaire et stratégique. « Il y aura eu un avant- et un après-Afghanistan. Et en matière de normes et de pratiques humanitaires, ça n’a pas seulement influencé le Canada, mais la planète entière. […] Car si les organisations d’aide humanitaire voulaient de l’argent pour leur projet, il fallait passer par là », dit-il. L’Afghanistan est l’un des pays qui a reçu le plus d’argent en aide humanitaire dans les 20 dernières années. Selon les estimations canadiennes, en 2022, 24 millions de personnes auront besoin d’aide humanitaire, soit 6 millions de plus qu’en 2021.

Shoaib Shamsi espère plus que tout être capable, quel que soit le moyen, de faire venir auprès de lui sa mère, son beau-père et toute sa fratrie. « Ils sont pris là-bas. Ce n’est pas facile pour eux, il n’y a pas d’emploi », déplore le jeune homme, qui semble pétri d’inquiétudes pour ses proches. Des inquiétudes qui, pour l’instant, semblent momentanément engourdies par la froidure de décembre, mais surtout le bonheur d’avoir enfin retrouvé sa bien-aimée.



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