De Gaulle avant le Québec libre

À Québec, le général de Gaulle s’arrête au manoir de Spencer Wood, l’actuel Bois de Coulonge, le temps d’un cocktail avec le maître des lieux, le lieutenant-gouverneur Eugène Fiset.
Photo: Bibliothèque et Archives nationales du Québec À Québec, le général de Gaulle s’arrête au manoir de Spencer Wood, l’actuel Bois de Coulonge, le temps d’un cocktail avec le maître des lieux, le lieutenant-gouverneur Eugène Fiset.

En partenariat avec RetroNews, le site de presse de la Bibliothèque nationale de France, Le Devoir propose une série qui remonte aux sources médiatiques de la relation France-Québec, de la guerre de la Conquête à la visite du général de Gaulle, en passant par la tournée diplomatique d’Honoré Mercier en Europe. Dernier texte.

En 1967, le général de Gaulle franchit l’Atlantique à bord du Colbert, un croiseur de 11 000 tonnes armé de canons et de mitrailleuses. Ce voyage au ras des flots permet au président de la Ve République de justifier le lancement de sa tournée canadienne à Québec plutôt qu’à Ottawa, comme le prévoient les usages diplomatiques. Cette visite protocolaire est abrégée par le retentissant « Vive le Québec libre ! » lancé par le général du balcon de l’hôtel de ville de Montréal. Le tohu-bohu que provoque ce cri situe de Gaulle aux antipodes de son premier passage au pays des érables en 1944, dans les semaines qui suivent le débarquement des forces alliées en Normandie.

Le 11 juillet 1944, l’arrivée du « président du gouvernement provisoire de la République française » au Canada est relatée par le journal France, un quotidien londonien destiné aux expatriés des îles Britanniques. « M. Mackenzie King et le général de Gaulle », y lit-on, « ont échangé des discours après que ce dernier, prenant la parole devant une nombreuse assistance rassemblée sur Parliament Hill [eut] parlé de la victoire pointant à l’horizon et fait l’éloge de “cette amitié vivante” qui unit la France et le Canada ».

À l’instar du maréchal Foch, qui l’a précédé en 1921, c’est aux États-Unis que de Gaulle a d’abord mis les pieds sur le continent américain, mais pour d’autres raisons. De Gaulle tente d’assurer sa place sur l’échiquier politique au sortir de la guerre. Il sait son statut fragile. Il a l’intelligence de ne pas le laisser voir. À Washington, il a dû répondre aux questions pressantes des journalistes sur l’avenir de l’empire colonial français. « Je suis convaincu que le président, le gouvernement et le peuple des États-Unis n’ont aucunement l’intention d’annexer aucun territoire français », répond le représentant de la France libre en évoquant notamment l’actuel Vietnam, où les Américains s’embourberont.

L’entrefilet du France qui annonce l’arrivée du général de Gaulle au Canada côtoie un texte du correspondant de guerre Pierre Gosset, revenant tout juste de la ville martyre de Caen, libérée à coups de mortiers : « Des quartiers entiers ont disparu entièrement. L’université n’est plus qu’un monceau de ruines. Dans l’église Saint-Pierre, la pluie tombe doucement à travers le toit béant sur les grandes orgues et les amas de décombres abattus sur le maître-autel. Des vitraux jonchent le sol. » Les soldats du régiment canadien-français de la Chaudière, débarqués à Juno Beach le 6 juin, participent à cette offensive qui conduit au repli progressif des forces allemandes, placées sous les ordres du général Rommel, celui que l’on surnomme le « Renard du désert ».

Brouillard canadien

À plus de 5000 kilomètres de là, Charles de Gaulle quitte Ottawa dans le brouillard matinal du 12 juillet 1944. Un avion le dépose à Québec, au cœur d’un Canada français où plusieurs nationalistes conservateurs sont toujours favorables à la France de Vichy. Même si le vent de la guerre a tourné à l’avantage des alliés, la figure du maréchal Pétain demeure dans ces milieux, à Québec comme à Montréal, très appréciée, au nom de la promesse d’une réforme morale et nationale qui chante les vertus du travail, de la famille et de la patrie, selon des thèmes de préférence nationale qui distillent des relents de xénophobie et d’anticommunisme primaire.

À Québec, le général de 53 ans est accueilli par un comité local de la France Libre. De l’hôtel de ville, où il est reçu avec déférence par le maire, Lucien Borne, il se rend jusqu’à la résidence du lieutenant-gouverneur, Eugène Fiset, à Spencer Wood, lieu connu aujourd’hui sous le nom de Bois-de-Coulonge. La demeure du représentant de la couronne britannique est alors le passage obligé des chefs d’État et de gouvernements étrangers, du président Roosevelt au premier ministre Churchill, qui s’y arrêtent le temps d’un cocktail avec le vice-roi du Québec.

Aucune visite au parlement n’est prévue pour de Gaulle. Les lieux sont tout simplement fermés pour la durée de la campagne électorale qui bat son plein. Au terme de celle-ci, le 8 août, le libéral Adélard Godbout sera battu par Maurice Duplessis. Il régnera sur le Québec jusqu’à son décès, en 1959.

Il est midi lorsque de Gaulle s’envole pour Montréal, où l’attend une foule clairsemée au pied de l’hôtel Windsor, que le journal France transforme en « Hôtel Wilson », tout en gonflant le nombre de spectateurs à plus de 2000. « La France a trop fait pour le monde pour que le monde puisse se refaire sans elle, lance de Gaulle dans un discours centré sur l’Hexagone. Vous voyez bien que nous avions tous raison de ne pas désespérer. » À deux jours de la fête de la République, le général s’empresse de repartir pour Alger, capitale provisoire de la France libre.

Les échos de la tournée du général sont tout autres dans les pages de L’Œuvre, un périodique français, dont le directeur, Marcel Déat, le ministre du Travail de Vichy, dénonce les envahisseurs anglo-américains de la France et « l’état-major juif qui les dirige ». Un chroniqueur signant de ses initiales P.G. s’y moque du « superbe » sous-marin miniature offert au président Roosevelt par de Gaulle. « Les petits cadeaux ne pouvant être solitaires et devant, comme les gendarmes, aller par paire, de Gaulle a tiré de la poche intérieure de sa veste de général, passablement retournée, le second témoignage de sa vassalité. C’est un portrait de lui. Un portrait “en pied” naturellement, puisque les mauvaises langues insinuent qu’il ne peut en être autrement. »

Ne trouvant rien de mieux à écrire que pareil persiflage, le chroniqueur vichyste de L’Œuvre évoque un lot de 25 000 brosses à dents offertes par le Canada à « l’armée de l’air dissidente », celle de la France libre. « C’est un geste des plus amical si l’on tient compte de la rareté de ces objets de première nécessité. […] Mais, est-ce pour le remercier de les avoir si bien rasés que les Canadiens envoient aujourd’hui à l’Homme d’Alger de quoi se brosser les gencives, après s’être cassé les dents ? »

Le Petit Parisien du 18 juillet se montre pour sa part vindicatif en dénonçant la récupération politique de la figure héroïque de Montcalm par de Gaulle lors de son arrêt à Québec. Selon les informations glanées sur les ondes de Radio-Brazzaville, le « saboteur de l’unité française » aurait osé se recueillir sur la tombe de ce général martyr tombé sur les plaines d’Abraham en 1759. En réalité, de Gaulle n’a fait que passer devant la statue de Montcalm de la Grande Allée marquant l’emplacement où le « grand vaincu » aurait été mortellement blessé. « De la part de tout autre Français, ce geste pieux n’aurait rien que de très normal et de légitime, lit-on dans Le Petit Parisien. De la part de celui qui livra notre deuxième empire colonial à l’Angleterre, il prend les allures d’un sacrilège. À moins que M. de Gaulle, frappé par une brusque conversion, ait compris dans ce lieu chargé d’Histoire les affreuses conséquences de sa trahison. »

Ce ton sera celui repris, au Canada français, par quelques émules du maréchal Pétain qui trouveront à se réunir, à l’initiative de l’historien et activiste Robert Rumilly, jusqu’au début des années 1950, dans la nostalgie de cette France qui s’était envisagée un instant hors du cadre de la liberté, de l’égalité et de la fraternité promise par l’idéal républicain.

Tondues

Charles de Gaulle a regagné Alger dès le 14 juillet 1944. Il faut toutefois attendre le 21 pour que ce passage au Canada soit rapporté par La France nouvelle, un hebdomadaire des Français libres réfugiés à Buenos Aires, en Argentine. L’édition du 28 ressasse les propos patriotiques entendus au Canada, le tout entrecoupé de textes donnant l’impression que la France est en voie de se libérer d’elle-même, à coups de sabotage perpétré par les maquisards de la Résistance.

Dans ce texte voué à la grandeur de l’œuvre du général, l’attention du lecteur se porte d’emblée sur les photos montrant le sort réservé aux collaborateurs français de l’occupant nazi. Voici des femmes rasées de force, pour mieux les humilier en public, comme si la collaboration s’incarnait d’abord dans un rapport sexué. « En voilà une qui n’est pas qualifiée pour donner des leçons de morale », lit-on dans le bas de vignette d’un cliché de La France nouvelle montrant une institutrice de 28 ans, tirée de force son école par deux « résistants » portant des bérets : « Elle paraît sérieusement effrayée. Le châtiment n’est pourtant pas bien cruel. »



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