Kiuna, le seul cégep autochtone, a le vent dans les voiles

Le long de la route 132, dans la réserve autochtone d’Odanak, un bâtiment en apparence banal est devenu un symbole d’une importance cruciale pour les Premières Nations. C’est une école. Une école hors de l’ordinaire : Kiuna est le seul collège au Québec voué à l’enseignement supérieur « par et pour » les Autochtones.

Depuis dix ans, ce mini-cégep a réussi le tour de force d’inciter les jeunes des 11 nations autochtones du Québec à poursuivre leurs études après leur secondaire. Comment ? En offrant des programmes adaptés à l’identité, à l’histoire et aux traditions des Autochtones, tout en respectant les balises du ministère de l’Enseignement supérieur.

Ce collège unique en son genre, situé entre Sorel et Nicolet, au centre du Québec, est une sorte « d’espace sécuritaire » pour les jeunes Autochtones. Il faut se rappeler que le système d’éducation est associé à un traumatisme pour les Premières Nations. Ce système a servi à coloniser et à assimiler les Autochtones. On peut comprendre que ces jeunes ne se bousculent pas pour aller au cégep ou à l’université.

« Certains de nos étudiants arrivent avec des craintes, mais ils sortent la tête haute, avec l’estime d’eux-mêmes et de la fierté », dit Prudence Hannis, directrice de Kiuna depuis son ouverture en 2011.

Cette Abénaquise nous accueille dans le bâtiment étincelant, paré de couleurs vives et orné d’œuvres d’art innues, mohawks ou atikamekw. Le calme règne en cette journée pluvieuse de novembre. La majorité de la centaine d’étudiants de Kiuna suivent encore leurs cours à distance à cause de la pandémie. Quelques dizaines ont choisi de revenir en classe, après un an et demi d’enseignement virtuel.

Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Prudence Hannis, directrice de Kiuna, devant le mur des diplômés du collège

La naissance de Kiuna a nécessité une dizaine d’années de travail et de négociations, mais l’intérêt pour l’autochtonisation de l’éducation (et d’autres secteurs de la société) a explosé depuis un an, souligne Prudence Hannis. « On reçoit une demi-douzaine de demandes de collaboration par jour d’établissements qui ont besoin de conseils pour adapter leur offre aux Autochtones. On n’est pas capables de répondre à la demande », dit-elle.

130 sources de fierté

Prudence Hannis s’attarde longuement devant deux murs sur lesquels sont alignées 130 photographies. Ce sont les 130 diplômés du collège Kiuna depuis sa fondation. Tous des Autochtones, sauf deux allochtones (qui sont les bienvenus au collège). Elle se souvient de chacun d’entre eux. Une telle est une Innue de Pessamit, son voisin est un Atikamekw de Manawan, et voici une Mohawk de Kahnawake…

« Chaque diplôme est une victoire », affirme la directrice. La première cohorte était formée de quatre diplômés, dont trois étaient des « raccrocheurs » revenus sur les bancs d’école après avoir abandonné leurs études. Plus du tiers des étudiants de Kiuna ont des enfants. Les Autochtones commencent jeunes à fonder une famille. Et comme la vaste majorité proviennent de l’extérieur de la région, l’établissement offre des résidences étudiantes, y compris pour les familles avec enfants.

« Les étudiants sont souvent déboussolés en arrivant. Plusieurs vivent pour la première fois à l’extérieur de leur communauté », raconte Geneviève Bellefleur, une Innue originaire de Pessamit, sur la Côte-Nord.

Diplômée en éducation spécialisée à Kiuna, elle est restée à Odanak avec son conjoint et leur fille de 10 ans, après ses études. Elle est intervenante auprès des familles d’étudiants. On la rencontre dans son local qui ressemble à une garderie avec ses jouets et ses coussins multicolores.

« En quittant leur communauté, les jeunes perdent leur réseau de soutien. On les accompagne pour qu’ils se sentent comme dans une famille », dit José-Tomas Arriola, doctorant en psychologie et superviseur clinicien à Kiuna.

Former des citoyens

Les étudiants suivent la même formation générale que tous les autres cégépiens (en philosophie, en éducation physique, en français et en anglais), mais tous les programmes de l’établissement ajoutent une perspective autochtone. Des cours de langues ancestrales, d’histoire, de cinéma, de littérature et de droit, notamment, sont offerts du point de vue des Premières Nations. Le collège offre deux diplômes préuniversitaires (Sciences humaines et Arts, lettres et communication) et trois programmes d’un an, en français et en anglais.

Les deux tiers des membres du personnel sont autochtones. Les étudiants ont la chance de vivre des expériences hors de l’ordinaire : des voyages ont été organisés au Nouveau-Mexique (pour un rassemblement international de nations autochtones) et en Finlande (pour apprendre le commerce des peaux de caribou). Les étudiants ont enregistré des chansons avec Loco Locass et avec Elisapie Isaac. Quatre langues autochtones sont enseignées, dont l’abénaquis (Aln8ba8dwaw8gan de son vrai nom), parlée par un total de cinq personnes.

« On veut former des leaders, des citoyens engagés qui vont servir leur communauté », explique Prudence Hannis.

Qu’est-ce qu’un citoyen engagé ? Pour Jessica Rose Lacroix, étudiante en cinéma, c’est par exemple produire un documentaire sur son beau-père d’origine crie, qui s’est fait amputer une jambe après un accident de travail à la Baie-James. Il a marché sur un clou rouillé, la plaie s’est infectée, on lui a enlevé un orteil, puis une partie de la jambe. « Je veux raconter les réalités qui m’interpellent », dit-elle.

Éveil identitaire, prise 2

Kiuna s’inspire du défunt collège Manitou, le tout premier cégep autochtone québécois, qui a connu une histoire aussi courte que tumultueuse. Cet établissement a eu pignon sur rue durant à peine trois ans, entre les années 1973 et 1976, dans le village de La Macaza, dans les Laurentides.

« Le collège Manitou était populaire. Les autorités craignaient qu’il devienne un foyer de radicalisme autochtone », explique Emanuelle Dufour, conseillère pédagogique en équité, diversité et inclusion au collège Ahuntsic, anthropologue et autrice.

Le conseil d’administration autochtone du collège avait décidé de fermer l’établissement, officiellement pour des raisons financières, après avoir formé une génération de jeunes engagés — dont Ghislain Picard, devenu chef de l’Assemblée des Premières Nations Québec-Labrador, et Lise Bastien, ex-directrice générale du Conseil en éducation des Premières Nations, qui a fondé le collège Kiuna. Le cégep de l’Abitibi-Témiscamingue et le collège Dawson sont partenaires du projet.

« Il faut sortir du cadre bureaucratique colonial, qui ne fonctionne pas en éducation pour les Autochtones, dit Emanuelle Dufour, dont le mémoire de maîtrise portait sur le collège Kiuna. Il y a certains étudiants qui arrivent le capuchon sur les yeux, le dos voûté. Ils vivent des choses difficiles, mais ne comprennent pas pourquoi. En apprenant à contextualiser les enjeux des Premières Nations, ils reprennent confiance en qui ils sont. J’ai vu des étudiants se transformer à travers le parcours de Kiuna. »


Une version précédente de ce texte, qui présentait Emmanuelle Dufour comme conseillère pédagogique au collège Ahuntsic, consultante en affaires autochtones et autrice, a été modifiée. Par ailleurs, il fallait bien lire que Lise Bastien est l'ex-directrice générale du Conseil en éducation des Premières Nations.

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