Qu’avons-nous appris sur les dernières heures de la « fillette de Granby » ?

C’est la Couronne qui a le fardeau de prouver tous les éléments des crimes reprochés, «hors de tout doute raisonnable».
Photo: Suriyawut Suriya Getty Images C’est la Couronne qui a le fardeau de prouver tous les éléments des crimes reprochés, «hors de tout doute raisonnable».

À l’origine de cette triste affaire, une petite fille, toute maigre, d’à peine sept ans, retrouvée inconsciente sur le plancher de sa chambre le 29 avril 2019.

Un appel au 911. Des policiers et des ambulanciers qui débarquent d’urgence dans une maison unifamiliale d’un quartier un peu en retrait du centre de la ville de Granby.

Et cette intuition de la policière Linda Harpin qui transforme cet appel à l’aide en scène de crime. Elle se met à photographier la chambre de la fillette : « On n’était pas dans une situationnormale. On venait de tomber dansune enquête criminelle », a-t-elle ditaux 14 jurés et au juge Louis Dionne de la Cour supérieure qui préside le procès.

Les lieux sont rapidement délimités par du ruban jaune, et les enquêteurs prennent alors le relais. Des accusations sont déposées contre la belle-mère de la fillette : séquestration, en raison du papier adhésif soupçonné d’avoir entouré la fillette peu avant l’arrivée des policiers, et meurtre au deuxième degré, soit meurtre non prémédité. L’accusée a plaidé non coupable et est en prison depuis son arrestation.

Deux ans et demi plus tard, le procèscriminel de la belle-mère de l’enfant s’est amorcé au palais de justice de Trois-Rivières le 18 octobre dernier.

La femme de 38 ans fait plus jeune que son âge, avec son visage poupin et ses longs cheveux noirs. De petite taille, portant un veston noir et une chemise blanche en cour, elle s’y est exprimée dans un français soigné.

Le procès semble maintenant tirer à sa fin : une vingtaine de témoins ont été appelés à la barre par la Couronne et deux par la défense, dont l’accusée elle-même, qui n’était pas obligée de témoigner. Le procès est actuellement suspendu pour une semaine ; il devrait se poursuivre vers la fin de la semaine prochaine. La défense n’a pas encore déclaré que sa preuve était close et elle peut encore faire témoigner d’autres personnes.

Où se trouvait le ruban adhésif ?

La Couronne soutient que l’accusée a entouré la fillette de ruban adhésif transparent, de ce type que l’on utilise pour fermer de gros cartons de déménagement. Selon sa théorie de la cause, cela a causé la mort de la fillette, qui ne pouvait plus respirer. Son décès a été prononcé à l’hôpital le lendemain, le 30 avril 2019.

C’est la Couronne qui a le fardeau de prouver tous les éléments des crimes reprochés, « hors de tout doute raisonnable ».

Pour établir la présence de ruban adhésif sur le corps de la fillette, la Couronne a fait témoigner les policiers et les ambulanciers. Ils ont rapporté avoir vu un amas de papier adhésif au sol, à proximité du corps de la fillette, qui a été décrit comme une « carapace » et une « forme bombée ». Cet amas, conservé précieusement par la police, a été montré au jury.

L’accusée elle-même a reconnu avoir mis du ruban adhésif — à deux reprises — sur la fillette pour l’immobiliser. Une première fois autour du torse et une seconde de façon verticale, en partant de la tête jusqu’aux pieds. Sauf qu’elle a indiqué en avoir « ajouté », car il y en avait déjà quand elle s’est exécutée, a-t-elle dit. En matinée, selon sa version, il y en avait sur le visage de l’enfant, mais elle est formelle : ce n’est pas elle qui l’a apposé à cet endroit.

À noter que des interdits de publication prononcés par le tribunal empêchent les journalistes de révéler l’identité de l’accusée et celle d’autres personnes impliquées dans cette affaire. Certains témoignages ne peuvent pas non plus être rapportés.

Les jurés ont aussi visionné les déclarations faites aux policiers le jour même du drame par les deux autres enfants de la maisonnée. Le plus âgé, un adolescent de 14 ans qui est le fils de l’accusée, a raconté que la fillette avait été complètement enrobée de ruban, de la tête aux pieds, « comme une momie ». Quant au petit frère de la victime, qui n’était âgé que de 5 ans quand il a répondu aux questions des policiers, il a eu cette phrase au sujet du « tape » : « Y’en avait plein. »

Pourquoi ?

L’accusée a expliqué que la fillette avait été immobilisée à l’aide de ruban adhésif ce jour-là parce qu’elle avait fait plusieurs tentatives de fugue lors de la nuit précédente. Elle avait réussi une fugue vers 1 h 30 du matin : elle était sortie par la fenêtre de sa chambre, complètement nue, et avait traversé la rue pour aller sonner chez un voisin.

Les photos montrées au jury permettent de voir que les meubles de sa chambre avaient été empilés contre le mur de façon à bloquer la fenêtre. Malgré cela, la fillette a essayé à nouveau de l’atteindre, a déclaré l’accusée ; elle craignait donc qu’un meuble ne l’écrase en lui tombant dessus ou encore que la fillette ne fasse une autre tentative de fugue par la fenêtre et ne se blesse en sautant à l’extérieur.

Désemparée, à court de moyens, la belle-mère a alors pensé que l’attacher avec du ruban était la « seule solution » en attendant un rendez-vous chez la pédopsychiatre, prévu le jour même à 15 h. « Je ne savais plus quoi faire », a déclaré en pleurant la femme, qui affirme ne pas avoir fermé l’œil de la nuit.

Devant le jury, elle dit n’avoir jamais eu l’intention de faire mal à l’enfant — et certainement pas de la tuer : « À ce moment, je n’ai jamais pensé que c’était dangereux [de mettre du ruban]. Je n’ai jamais pensé qu’elle allait mourir », a déclaré la femme en sanglotant.

Elle a aussi raconté que l’enfant avait des comportements extrêmement difficiles, qu’elle faisait de graves crises, qu’elle criait « durant des heures », urinait dans ses tiroirs et sur ses peluches, se gavait de nourriture, volait les lunchs des autres enfants à l’école, et même se « mutilait ». La fillette avait même été renvoyée de l’école peu de temps auparavant, a-t-elle dit.

Le nœud de l’affaire

Comment, et de quoi, est morte l’enfant ? Le jury devra trancher sur cette délicate question qui est potentiellement lourde de conséquences pour l’accusée.

Les jurés ont pu compter sur le rapport de la pathologiste judiciaire Caroline Tanguay pour les aider. Cette docteure a réalisé l’autopsie, mais elle n’a pu déterminer la cause du décès en examinant le petit corps de l’enfant : aucune maladie, aucun traumatisme, aucune blessure, aucune drogue dans son sang.

Bref, devant un tel résultat, la Dre Tanguay a expliqué que les règles du métier veulent que la pathologiste se tourne alors vers les circonstances de l’affaire et procède par élimination pour mettre le doigt sur la cause du décès. Ici, elle avait reçu ces deux informations qui lui donnaient le contexte : le ruban sur le nez et la bouche et celui sur son torse.

Parce que du ruban sur le nez et la bouche va beaucoup plus rapidement causer la mort qu’une quantité quelconque de ruban autour du torse, elle a conclu de cette façon : mort « par suffocation externe », en tenant pour acquis que les voies respiratoires étaient bloquées. Si ce n’était pas le cas, elle convient que l’autre cause la plus probable est que le ruban a comprimé son torse et qu’à la longue, il a empêché son corps de faire le mouvement de va-et-vient requis pour respirer.

La pathologiste a aussi abordé un autre sujet dans le cadre de son témoignage : elle a dit au jury avoir été frappée par la petite taille de la fillette. Celle-ci ne pesait que 16,4 kg (36 livres) et ne mesurait que 1,02 mètre lorsqu’elle est morte, ce qui est tout en bas des courbes de croissance pour une enfant de son âge. « Son retard pondéral est important », a-t-elle dit. Le premier policier arrivé sur les lieux, le matin du 29 avril, avait d’ailleurs indiqué avoir vu le corps nu d’une fillette rachitique — qui lui rappelait les enfants affamés en Éthiopie.

Chronologie des événements du 29 avril 2019


1 h 30 La fillette se sauve par la fenêtre.

1 h 40 Un voisin entend sonner chez lui.

8 h 12 Premier texto envoyé par l’accusée ce matin-là à un contact nommé « Casablanca » avec son cellulaire : « [la fillette] est en train de sortir encore. Elle s’est détachée. »

8 h 14 Autre texto : « Bon. Vu que tu me rappelles pas, je l’ai attachée ben comme il faut. »

9 h 01 Autre texto : « Elle crie, elle pleure […], elle essaie de se lever mais elle peut pas. »

9 h 27 Dernier texto envoyé à « Casablanca ».

11 h 30 Appel fait au 911.

11 h 35 Arrivée des policiers et des ambulanciers.



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