Gina Cody, l'ingénieure derrière le don de 15 millions à l'Université Concordia

André Lavoie
Collaboration spéciale
Gina Cody a commencé ses études de génie à Concordia en 1979, un cheminement qui l’a conduite jusqu’au doctorat, première femme au Canada à avoir obtenu ce diplôme en génie du bâtiment.
Photo: Université Concordia Gina Cody a commencé ses études de génie à Concordia en 1979, un cheminement qui l’a conduite jusqu’au doctorat, première femme au Canada à avoir obtenu ce diplôme en génie du bâtiment.

Ce texte fait partie du cahier spécial Philanthropie

Une école porte son nom. Mais Gina Cody, ingénieure, veut surtout changer le monde avec un soin méticuleux.

Même si elle n’aime pas trop l’entendre, Gina Cody a fait l’histoire, du moins celle de l’Université Concordia, en remettant un don de 15 millions à son alma mater en 2018. Pourtant, l’École de génie et d’informatique porte son nom, une première pour ce type d’établissement universitaire au Canada, sans compter qu’une bonne partie de ses largesses vont autant au soutien de différentes chaires de recherche qu’au soutien d’étudiants allant du premier au troisième cycle, évidemment les plus motivés.

Motivée, elle le fut également lorsqu’elle a commencé ses études de génie à Concordia en 1979, un cheminement qui l’a conduite jusqu’au doctorat, première femme au Canada à avoir obtenu ce diplôme en génie du bâtiment. Et elle n’allait pas s’arrêter là, devenant par la suite présidente de l’entreprise torontoise CCI Group, qu’elle a vendue en 2016, moment qui allait sonner l’heure de la retraite, mais pas la fin de son engagement à l’égard des femmes, plus particulièrement les ingénieures. Entre ces deux dates, Gina Cody n’a pas chômé, et n’a surtout jamais oublié d’où elle venait et dans quelles circonstances eut lieu son arrivée à Montréal.

Originaire de Téhéran, foudroyée par la rapidité avec laquelle s’est imposée la révolution islamique iranienne, la jeune Gina s’est lancée à corps perdu dans les études, une dévotion qui n’a pas échappé à Cedric Marsh, un professeur qui l’a vite prise sous son aile. « Il était une sommité dans le domaine de l’aluminium, se souvient la philanthrope avec affection. Grâce à lui, j’ai obtenu des bourses, je travaillais pour lui, ce qui m’a permis d’avoir une vie étudiante confortable . À l’époque, malheureusement, je tenais tout cela pour acquis. » Mais ce confort lui aura permis d’atteindre les plus hauts sommets de sa profession, et d’utiliser ces expériences comme autant d’atouts à l’heure de faire sa place dans un monde qui la laisse difficilement aux femmes. Selon l’Ordre des ingénieurs du Québec, on en compte aujourd’hui 10 000, soit 15 % de l’ensemble de la profession ; c’était 4 % en 1989.

Cette éthique de travail, ce goût des choses bien faites, Gina Cody reconnaît qu’ils lui viennent de son perfectionnisme aigu (« Enfant, je pleurais devant une note de 19,5 sur 20, symbole d’un échec ! ») et de sa mère, soucieuse du bonheur et de la réussite de tous ses enfants, mais particulièrement de ses deux filles. « C’était plus important pour elle, car c’était la seule façon pour nous de devenir indépendantes. Elle n’avait pas pu aller à l’école très longtemps, s’était mariée très jeune, mais l’éducation supérieure était à ses yeux le moyen d’être solide sur nos deux pieds. Pas besoin de vous dire que c’était une femme remarquable, qui n’a pas vu tout ce que j’ai accompli, mais je crois qu’elle était très fière de moi. »

Ne pas être seule au sommet

 

La fierté, c’est aussi le sentiment qu’elle cherche à cultiver lors de ses conférences et de ses interventions médiatiques, moteur essentiel pour les ingénieures et toutes celles qui veulent le devenir. C’est pourquoi elle souscrit entièrement à l’initiative 30 en 30 d’Ingénieurs Canada : 30 % d’ingénieures en 2030. « J’ai bon espoir qu’on y parviendra, déclare Gina Cody. Il y a encore du chemin à faire, le nombre augmente, mais pas aussi vite qu’on voudrait, car un des problèmes, c’est la rétention. » D’où l’importance de prendre la parole, dont dans des multinationales où elles sont loin d’être en majorité, martelant le même message, celui de prendre sa place, peu importe le métier que l’on exerce. « La technologie façonne notre futur, et si les femmes ne s’impliquent pas dans les industries, elles seront laissées derrière, loin derrière. Vous voulez du changement ? Vous devez en faire partie ! »

Celle qui jadis grimpait dans les gratte-ciel de Toronto pour les inspecter jusque dans leurs moindres recoins rêve du jour où son geste philanthropique sera oublié parce que devenu banal. « En 2018, on me disait : “Vous êtes la première !” Au fond, la vraie question à se poser, c’est : “Pourquoi étais-je la première ?” Par mon geste, j’ai voulu envoyer un message aux femmes, dont celles qui sont beaucoup plus riches que moi — car il y en a ! Certains disent que j’ai atteint les plus hauts sommets. Peut-être, mais c’est un peu comme grimper une montagne : vous arrivez tout en haut, vous contemplez le paysage, et après vous redescendez pour faire autre chose. » Comptez sur Gina Cody pour donner le goût aux autres de faire de l’escalade.

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