Le lourd tribut d’un témoin de l’attaque du 31 octobre

Sylvain Gauvreau a «vu la mort dans la face» le soir de l’attaque au sabre japonais dans le Vieux-Québec, le 31 octobre dernier.
Photo: Renaud Philippe Le Devoir Sylvain Gauvreau a «vu la mort dans la face» le soir de l’attaque au sabre japonais dans le Vieux-Québec, le 31 octobre dernier.

Deux personnes sont mortes et cinq autres ont été blessées lors de l’attaque du 31 octobre 2020, dans le Vieux-Québec. Mais ce massacre a aussi causé des traumatismes chez les témoins de la tragédie. Un an après avoir vu l’horreur de trop près, Sylvain Gauvreau commence à reprendre le contrôle sur sa vie.

« Ça va mieux. J’ai un bon suivi, je suis bien entouré. Mais les flashbacks sont toujours là. »

L’homme de 54 ans était sur la terrasse Dufferin, près du Château Frontenac, quand François Duchesne, un résident de Québec qui se trouvait là par hasard, a été attaqué mortellement au sabre japonais à quelques mètres de lui.

Ce soir-là, il avait proposé d’emmener dans le Vieux-Québec les enfants d’un ami, des adolescents de qui il est très proche et qu’il considère comme son neveu et sa nièce. « Le but, c’était d’aller voir les décorations dans le Vieux-Québec et de voir le fameux fantôme de la Dame Blanche », dit-il d’un sourire triste. « On devait après aller se faire une petite soirée de films. »

J’ai tout le temps peur que quelqu’un sorte entre deux bâtisses. C’est omniprésent.

Il a d’abord vu le musicien Rémy Bélanger de Beauport se faire attaquer au loin, mais a pensé à tort avoir affaire à des gens costumés qui jouaient.

Puis quelques minutes plus tard, il a aperçu un homme muni d’un sabre sortir d’une voiture pour attaquer M. Duchesne. L’assaillant est arrivé en criant, « il hurlait », raconte-t-il.

Sylvain Gauvreau est l’une des rares personnes à avoir été témoin du meurtre et à être resté pris avec ses images de « terreur ». Il raconte qu’à part lui et les jeunes, il n’y avait presque personne autour. « Il y avait deux gars à la fontaine. Ils sont partis à la course chacun de leur bord. »

« Le réflexe que j’ai eu, c’est les enfants. Il fallait que je les sorte de là. » Partir vite. Et discrètement. « Si on attirait son attention, on était faits. »

Dans sa précipitation, il est tombé et s’est blessé à la main et à l’œil en cassant ses lunettes. L’adolescente a appelé le 911. Entre la rue Sainte-Anne et la rue Sainte-Ursule, les jeunes et lui ont couru dans les rues, tentant d’arrêter des voitures pour les prévenir de ce qui se passait. « Mais les gens pensaient que c’était une joke d’Halloween et personne n’arrêtait. »

Finalement, l’employé d’un dépanneur sur Sainte-Ursule les a pris au sérieux et les a accueillis. Après avoir parlé aux policiers, la propriétaire les a cachés chez elle pendant plusieurs heures.

Sentiment de culpabilité

Cette soirée funeste a changé la vie de Sylvain. Il est tombé en dépression, a dû laisser son travail, songe à se réorienter, à déménager. Il est suivi par une thérapeute pour soigner son syndrome post-traumatique dans le cadre du programme d’indemnisation des victimes d’actes criminels (IVAC).

« Il y a beaucoup de choses qui changent quand une chose comme ça arrive. Je me remets beaucoup en question… J’ai vu la mort dans la face, c’est le cas de le dire. »

Pour lui, le choc a été d’autant plus grand qu’il avait subi plus jeune des traumatismes qui n’avaient pas été soignés. « Comme dit ma psy, il y a des facteurs aggravants dans mon cas. » Après le choc de l’an dernier, tout a remonté. « C’est revenu comme un stroboscope. »

Sylvain parle encore beaucoup de François Duchesne. Il se sent coupable de ne pas avoir pu le sauver. « J’aurais pu mettre les enfants à l’abri puis retourner auprès de lui au moins. Je ne sais pas… »

Mais quoi faire face à un tueur armé ? « Ça, c’est la grande question. Je ne sais pas. Garrocher une roche ? Partir vers lui ? Mon unique réflexe, ça a été les enfants. »

Son sentiment de culpabilité est accentué par le fait qu’il connaissait un peu les victimes. Il avait entendu parler de François Duchesne avant le drame, parce qu’il avait, comme lui, déjà travaillé dans le domaine des communications. Quant à Suzanne Clermont, c’était la grande amie d’un de ses amis.

Aujourd’hui, il n’est plus capable d’aller dans le Vieux-Québec. « Chaque fois que je vais là, je pleure. » Dans les jours suivant la tragédie, sa thérapeute a voulu qu’il revisite les lieux avec les jeunes. « On a vu à quel point on était proches du lieu de l’attaque », note-t-il.

Une réalité trop près des fictions

Les films d’horreur, c’est « fini » pour Sylvain. « Là, je suis dans les comédies et les choses plus légères. » La nuit, il rêve que l’assaillant est dans sa maison et qu’il s’en prend à lui. Lorsqu’il est dehors, il se méfie des gens pour un rien. « Je n’aime pas que quelqu’un me suive, dit-il. Sur la 3e Avenue [dans Limoilou], j’ai tout le temps peur que quelqu’un sorte entre deux bâtisses. C’est omniprésent. »

Quand on lui demande s’il suit les procédures judiciaires, il rétorque qu’il n’a pas vraiment le choix parce qu’il va probablement devoir témoigner. L’accusé, Carl Girouard, 25 ans, fait face à deux chefs de meurtre prémédité et à cinq chefs de tentative de meurtre. La date de son procès n’a toutefois pas encore été fixée parce que son évaluation psychologique n’est pas encore effectuée.

Sur l’état mental de l’attaquant, Sylvain Gauvreau a peu de doutes. « Pour être bien franc, il n’était plus là, le gars. Il hurlait. Il était déchaîné. »

« Oui », les politiciens ont eu raison au lendemain de l’attaque de souligner les besoins en santé mentale, dit-il. Et le pardon ? L’empathie ? Il n’en est pas là. « Je ne peux pas. Le côté démoniaque qu’il avait… enragé. C’était pas humain. »

Mais Sylvain doit d’abord prendre soin de sa propre santé psychologique. Dans le cadre de son processus de rétablissement, il a pu échanger avec la victime Rémy Bélanger, que Le Devoir a interviewé récemment.

Cette épreuve l’a amené à « relativiser » les choses. « Avant, j’avais plein de combats que j’ai mis de côté. » Il dit cependant se sentir « plus zen » depuis quelques semaines. « Pendant un bout de temps, je me disais que la vie, c’était juste de la m… pis au bout d’un moment, ce qui ressort, c’est qu’on a été chanceux. On a été vraiment chanceux. »

Sylvain s’est remis à la musique, à la peinture. « J’ai un projet de tableau. Pour rendre hommage à François Duchesne. Le concept est là, tout. J’ai commencé les croquis. »

Va-t-il l’offrir ? Pense-t-il contacter les membres de la famille du défunt ? Il ne sait pas, répète qu’il se sent coupable. « Vous pouvez écrire que je pense à eux beaucoup. »

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