Saguenay «à la croisée des chemins»?

La multiplication des candidats pourrait se traduire par un plus grand intérêt pour la politique municipale, ce qui est «bon signe sur le plan démocratique», selon la professeure de l’Université d’Ottawa Anne Mévellec.
Photo: ​Alexandre Shields Le Devoir La multiplication des candidats pourrait se traduire par un plus grand intérêt pour la politique municipale, ce qui est «bon signe sur le plan démocratique», selon la professeure de l’Université d’Ottawa Anne Mévellec.

À l’approche des élections municipales, de nouvelles candidatures et des luttes politiques inédites font leur apparition un peu partout au Québec. Le Devoir poursuit ici une série d’articles sur celles qui méritent d’être surveillées.
 

À Saguenay, pas moins de sept personnes sont dans la course à la mairie, dont quatre femmes. Du jamais vu dans la métropole du Royaume dont le destin économique semble être à la croisée des chemins.

« Je n’ai jamais vu ça ! Avez-vous vu le nombre de personnes qui se présentent à la mairie ? Sept ! » lance le journaliste à la retraite de Radio-Canada Jean-Pierre Girard. « Et il y a de grosses pointures là-dedans. »

En plus de la mairesse sortante, Josée Néron, trois autres femmes sont candidates : la présidente de l’arrondissement de Jonquière, Julie Dufour, la mairesse de Saint-David-de-Falardeau, Catherine Morissette, et la femme d’affaires Jacinthe Vaillancourt.

S’ajoutent le médecin Dominic Gagnon, défait en 2017, l’ancien ministre libéral Serge Simard et le jeune Claude Côté, du nouveau parti environnementaliste Unissons Saguenay

Pour Saguenay, c’est une nouvelle ère, d’autant plus qu’avant Mme Néron, le maire Jean Tremblay (2000-2017) occupait presque tout l’espace.

« Saguenay, ça a toujours été particulier », observe Christian Bélanger, chargé de cours en sciences sociales à l’Université du Québec à Chicoutimi (UQAC). « Traditionnellement, depuis la fusion, on avait deux, voire trois candidats qui se présentaient. »

D’où la surprise de ces sept candidatures. Comment l’expliquer ? Et qu’est-ce que cela dit de la mairesse sortante qui avait été élue avec 49 % des voix en 2017 ?

« L’élection de Josée Néron a montré que l’Hôtel de Ville n’était pas la chasse gardée d’une personne », note M. Bélanger. « La question, c’est de savoir si la multiplication des candidats ne favorisera pas le maintien de la mairesse actuelle. Mais en même temps, la campagne est relativement jeune. »

« C’est bon signe sur le plan démocratique de voir que beaucoup de gens sont intéressés par la politique municipale », observe, pour sa part, la professeure de l’Université d’Ottawa Anne Mévellec. « D’un autre côté, dans une course à sept, ça va sûrement finir par se réduire à une course à deux ou à trois. »

Photo: Francis Vachon Le Devoir L’usine de transformation gazière Énergie Saguenay aurait été située dans les environs de l’arrondissement de La Baie à Saguenay.

Mal vus, les partis politiques
 

Selon les sondages, Mme Néron jouirait d’une avance confortable, étant autour de 40 %, loin devant sa plus proche rivale, Julie Dufour.

« Je suis la première surprise de ces sondages-là », dit la sociologue de l’UQAC Suzanne Tremblay. Au cours du dernier mandat, « son leadership était contesté. […] Peut-être que cette élection-là lui donne un regain ».

Le dernier mandat n’a en effet pas été une sinécure pour Mme Néron. Son bras droit aux finances, Michel Potvin, a décidé de traverser la clôture pour se joindre à l’équipe de Julie Dufour.

Elle a échoué à faire financer son projet d’amphithéâtre, et son projet d’usine de biométhanisation, à Laterrière, vient d’être rejeté par le conseil municipal.

Un revers que la mairesse sortante a notamment imputé aux élus indépendants. Or, si elle est réélue, Mme Néron est condamnée à être minoritaire au conseil puisque son parti ne présente que 4 candidats pour les 15 districts.

À Saguenay, les partis sont très mal vus. « La politique municipale, pour bien des gens, ce n’est pas vraiment de la politique politicienne », soutient Mme Mévellec. « Un district, c’est tout petit. Les gens disent souvent que le conseiller municipal est un citoyen comme un autre. »

« Lorsqu’il y a un parti politique à la table du conseil, nous devons nous attendre à des dépenses supplémentaires », écrivait récemment sur les réseaux sociaux la candidate indépendante Catherine Morissette en référence aux budgets de recherche accordés aux partis d’opposition. « Un parti municipal est une machine à ramasser de l’argent », plaidait quant à elle Julie Dufour lors du dernier conseil selon Le Quotidien.

L’ombre de GNL

Et quels sont les enjeux de cette campagne ? « L’échec de GNL plane comme une ombre sur la campagne », note Jean-Pierre Girard. À cause de la déception qu’il a causée, mais aussi des divisions auxquelles il a donné lieu, tant le dossier était polarisant.

« Même moi, comme chargé de cours, j’ai trouvé ça parfois difficile parce que j’avais à la fois des étudiants pour et contre », note Christian Bélanger.

L’empreinte la plus visible de tout cela est sans contredit le nouveau parti Unissons Saguenay, dont le chef, Claude Côté, a fait ses classes dans le mouvement contre GNL. Constituée essentiellement de jeunes, la nouvelle formation politique veut canaliser la lutte contre la crise climatique.

À l’inverse, les élus qui l’appuyaient de façon quasi unanime l’ont vécu comme une gifle.

« Dans la vision de plusieurs maires — y compris Mme Néron —, Saguenay est un peu à la croisée des chemins », souligne Mme Tremblay. « Le fait de ne pas avoir eu le projet GNL est vu comme une stagnation potentielle. »

En plus, la nouvelle aluminerie d’AP-50 promise par Rio Tinto n’a pas encore abouti, souligne-t-elle. « La région du Saguenay–Lac-Saint-Jean a toujours misé sur les grands projets et, là, c’est comme si les grands projets, ça pourrait ne plus arriver tous les dix ou quinze ans comme avant. »

À l’inverse, certains candidats y voient une raison de plus de courtiser les investisseurs. L’ancien ministre Serge Simard, par exemple, répète qu’il faut attirer de nouvelles entreprises et développer la zone industrielle dans le Port.

Pour Jean-Pierre Girard, la place persistante donnée aux grands projets et au développement économique est étonnante dans le contexte de la pénurie de main-d’œuvre, qui frappe Saguenay comme le reste du Québec. « C’est la question que je me suis posée pendant tout le débat autour de GNL », dit-il.

Jean Tremblay contrôlait tout, alors on ne sentait pas trop les tensions entre les arrondissements ni les vieilles querelles. Depuis qu’il est parti, ça a refait surface dans le mandat de Josée Néron.

Le modèle yougoslave

Au-delà des chiffres, le leadership s’impose aussi comme un enjeu clé de cette campagne. Pour des raisons évidentes, la présidente sortante de l’arrondissement de Jonquière, Julie Dufour, est très associée à son secteur, tout comme les Serge Simard et Dominic Gagnon sont associés à La Baie, où ils ont respectivement été conseiller municipal et médecin.

« Saguenay, c’est tout sauf une entité monolithique », souligne Christian Bélanger. « C’est le résultat de la fusion de six ou sept anciennes municipalités qui, elles-mêmes, se subdivisaient en municipalités qui avaient été fusionnées en 1975. Il y a un sentiment de communauté très fort. »

Un certain « esprit de clocher » est réapparu au cours du dernier mandat, selon Mme Tremblay, notamment autour du sort de Jonquière, dont la population s’est souvent sentie négligée par rapport à Chicoutimi depuis la fusion.

« Depuis que Jean Tremblay est parti, ça me fait quasiment penser à la fin de la Yougoslavie après Tito qui menait le pays d’une main de fer, lance à la blague Jean-Pierre Girard. Jean Tremblay contrôlait tout, alors on ne sentait pas trop les tensions entre les arrondissements ni les vieilles querelles. Depuis qu’il est parti, ça a refait surface dans le mandat de Josée Néron. »

Un ex-adversaire de Jean Tremblay militant pour le retour du nom de Chicoutimi est d’ailleurs sur la ligne de départ dans le district no 10, signale-t-il au passage.

« La multiplication des candidats amène des idées nouvelles, mais il y a aussi de vieilles idées qui remontent », mentionne Mme Tremblay. Un exemple ? La proposition de Julie Dufour de relancer le Carnaval Souvenir, un événement aboli en 2004 au cours duquel les gens reconstituaient la vie locale d’il y a cent ans. « Ça touche l’espèce de terreau nostalgique de la ruralité d’antan », avance la professeure.


Une version précédente de ce texte, qui désignait Christian Bélanger comme Patrick Bélanger, a été corrigée.



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