L’électrochoc Joyce Echaquan

Il y a un an jour pour jour, Joyce Echaquan filmait ses derniers moments à l’hôpital de Joliette, après avoir été insultée et abandonnée à son sort par le personnel médical qui, comme l’a révélé l’enquête publique du coroner, était davantage préoccupé à essayer de gérer la vidéo qu’à s’occuper de la patiente, dont l’état dépérissait sous les yeux impuissants de sa fille. Un événement tragique qui a marqué les esprits et délié les langues.

Un an plus tard, Joyce Echaquan est devenue « un symbole », pense la nouvelle sénatrice Michèle Audette. Selon cette militante autochtone de longue date, les injustices vécues par les Autochtones au Québec ont souvent été sous-estimées, sous prétexte qu’ils avaient connu un pire sort ailleurs. « Soudainement, le “ailleurs”, c’est Joliette, c’est à côté », résume Mme Audette au bout du fil.

Et pourtant, d’autres avant Joyce Echaquan avaient levé le voile sur les préjugés vécus par les Autochtones. Il y a eu l’Enquête nationale sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées (ENFFADA), dont Michèle Audette était commissaire, et la commission Viens, sur la discrimination envers les Autochtones dans les services publics. Mais c’est la mort de Joyce Echaquan qui a fait que les Québécois se sont réveillés, estime-t-elle. « C’était une image tellement frappante ! La preuve, peut-être, qui manquait pour trop de gens que ça existe, et pas juste ailleurs. »

La nouvelle sénatrice espère que la mort de Joyce Echaquan permettra de construire des ponts entre les peuples. « Pour lui rendre hommage, osons. Osons refaire l’histoire ensemble », lance Michèle Audette en guise d’invitation.

Prise de conscience

 

Elle n’est pas la seule à voir dans ce tragique décès une invitation au dialogue. Andrée Paul, infirmière de la nation innue et membre de la coalition Uni.es pour Joyce, constate depuis la tragédie une plus grande solidarité des allochtones.

« Ils veulent en connaître plus, se réjouit-elle. Ils veulent connaître la vraie histoire. »

L’infirmière reprend une image médicale pour illustrer la situation provoquée par la mort de Joyce Echaquan. « On a crevé l’abcès. Maintenant, il faut enlever l’infection qui s’est accumulée au fil des années afin de permettre à la plaie de cicatriser. »

Photo: Jacques Nadeau Le Devoir

Directement dans son milieu, l’infirmière voit déjà des changements, notamment par l’embauche dans plusieurs CISSS et CIUSSS d’agents de sécurisation culturelle. Elle se réjouit également de voir que de plus en plus de jeunes Autochtones étudient pour travailler dans le domaine de la santé, comme infirmière ou comme médecin, ce qui devrait avoir des retombées positives.

Depuis un an, plusieurs choses ont changé grâce à Joyce Echaquan, que ce soit dans les mentalités ou sur le plan politique, estime également le chef de l’Assemblée des Premières Nations du Québec et du Labrador (APNQL), Ghislain Picard. « Le plus grand legs de Joyce Echaquan, c’est d’avoir sacrifié sa vie pour mettre au grand jour ce que tout le monde niait », affirme avec émotion l’homme au bout du fil.

Il estime par ailleurs qu’il est du devoir de tous de garder la mémoire de Joyce Echaquan vivante et de continuer à se battre pour faire changer les choses. « Chaque fois qu’il y a un drame dans nos communautés, ça fait la une un jour ou deux, puis la poussière finit par retomber et on passe à autre chose. C’est la responsabilité des gouvernements et la nôtre de garder tout ça au grand jour. »

Le plus grand legs de Joyce Echaquan, c’est d’avoir sacrifié sa vie pour mettre au grand jour ce que tout le monde niait

 

Le chef Picard espère surtout que les actions politiques seront à la hauteur des espérances. « Il y a un an maintenant, tout le monde faisait valoir l’urgence. Est-ce qu’on sent encore l’urgence aujourd’hui ? Je me permets d’en douter… »

Devoir de mémoire

 

Chez les Autochtones, la mort de Joyce Echaquan a également libéré la parole, estime le grand chef de la nation atikamekw, Constant Awashish. « [La mort de Joyce Echaquan] a amené une certaine libération des Autochtones. Elle a ouvert la voie pour permettre aux gens de trouver la confiance de dénoncer les situations de mauvais traitement qui, avant, n’étaient pas prises au sérieux. »

En mai dernier, Le Devoir publiait d’ailleurs une enquête levant le voile sur les mauvais traitements que des Autochtones avaient subis dans plusieurs centres de santé du Québec. Le chef appelle lui aussi au dialogue et à la déconstruction des préjugés et stéréotypes qui ont trop longtemps alimenté l’imaginaire collectif des Québécois. « Joyce a ouvert la porte à cette prise de conscience sociale, et on va honorer son nom pour grandir ensemble. »

Photo: Jacques Nadeau Le Devoir

Le grand chef se réjouit notamment de l’appui de plusieurs organisations au Principe de Joyce, une série de recommandations rédigées par le Conseil des Atikamekw de Manawan et le Conseil de la nation atikamekw qui vise à garantir un accès sécuritaire et équitable aux soins de santé pour les peuples autochtones. « On a reçu beaucoup d’appuis, dont celui du Collège des médecins et de l’Ordre des infirmières », affirme fièrement Constant Awashish. Mais le travail n’est pas fini. « On va continuer à dénoncer et à se faire entendre des gouvernements pour qu’ils adoptent le Principe de Joyce et les solutions concrètes qui y sont énoncées. Pour nous, le concret, c’est de reconnaître les choses par leur nom. »

Plusieurs cérémonies auront lieu mardi pour célébrer le triste anniversaire de la mort de Joyce Echaquan. La famille et les membres de la nation atikamekw se recueilleront devant l’hôpital de Joliette en matinée.

Des travailleurs de la santé, regroupés au sein du mouvement Uni.es pour Joyce, organisent également une veillée à Montréal pour commémorer son décès et revendiquer l’application du Principe de Joyce. L’événement, auquel participera notamment la famille de la défunte, de même que le chirurgien Stanley Vollant, la sénatrice Michèle Audette et la présidente de Femmes autochtones du Québec, Viviane Michel, se tiendra à 19 h à la place Émilie-Gamelin.

À voir en vidéo