Quand des mineurs prennent les armes pour les gangs de rue

Bien que le lien de cause à effet reste à démontrer, des experts croient que la pandémie a pu fragiliser certains jeunes déjà vulnérables qui auraient ensuite rejoint des réseaux criminels.
Photo: Jacques Nadeau Archives Le Devoir Bien que le lien de cause à effet reste à démontrer, des experts croient que la pandémie a pu fragiliser certains jeunes déjà vulnérables qui auraient ensuite rejoint des réseaux criminels.

Le Service de police de Laval (SPL) s’inquiétait la semaine dernière du nombre croissant de mineurs arrêtés pour possession illégale d’arme à feu sur son territoire. Certains jeunes déjà vulnérables auraient-ils rejoint des réseaux criminels après avoir été fragilisés par la pandémie ? Probable, disent des experts, mais l’accès de plus en plus facile aux armes sur le dark web et les pratiques de recrutement des gangs de rue pourraient aussi expliquer le phénomène.

« On arrête des individus de plus en plus jeunes qui portent des armes à feu, c’est préoccupant », a souligné le chef du SPL, Pierre Brochet, mercredi dernier, alors qu’il faisait état en conférence de presse d’une hausse « inquiétante » des violences liées aux gangs de rue à Laval en 2021.

L’avocat criminaliste Tiago Múrias, qui pratique à la Chambre de la jeunesse depuis dix ans, fait le même constat. Depuis le début de l’année, il remarque qu’un nombre important de ses clients à Montréal et à Laval, tous des mineurs, sont accusés de possession d’armes à feu. « D’habitude, j’en représentais un ou deux par année. Cette année, j’en ai représenté une quinzaine. C’est la première fois que j’en ai autant », observe-t-il.

Le phénomène est aussi observable dans la métropole. Le directeur du SPVM, Sylvain Caron, constate une « banalisation » du port d’armes sur le territoire de la métropole. Les événements récents lui donnent raison. Le 18 août, le SPVM a procédé à l’arrestation de six personnes âgées de 17 à 20 ans en lien avec des coups de feu tirés le 30 juillet dans l’arrondissement Villeray–Saint-Michel–Parc-Extension. Cinq armes à feu ont été saisies ce jour-là. « Ce ne sont pas des jouets! C’est assez préoccupant de voir ce qui se passe », affirmait ce week-end le chef du corps de police lors d’un point de presse avec la mairesse de Montréal, Valérie Plante. « Et c’est pas juste un phénomène montréalais. Toronto vit ça depuis quelques années. Ottawa a vécu ça un petit coup. »

Les gangs de rue, un « phénomène jeunesse »

Bien que le lien de cause à effet reste à démontrer, des experts croient que la pandémie a pu fragiliser certains jeunes déjà vulnérables qui auraient ensuite rejoint des réseaux criminels.

Ils soulignent toutefois que la présence de mineurs au sein de gangs de rue n’est pas nouvelle.

René-André Brisebois, intervenant et chercheur à l’Institut universitaire Jeunes en difficulté, tente une explication. « Le confinement aurait pu contribuer à exacerber quelques difficultés dans la vie personnelle de certains jeunes. Ça a peut-être fragilisé davantage ceux qui étaient déjà vulnérables, puisque toutes les sphères de leur vie ont été affectées. »

« Pendant le confinement, tout était au ralenti. Il est possible que cela ait fait en sorte que ces jeunes n’aient pas reçu l’intervention policière ou judiciaire qu’ils auraient eue en temps normal », croit pour sa part l’avocat criminaliste Tiago Múrias.

La criminologue Maria Mourani, quant à elle, souligne qu’il n’est pas nouveau que les gangs de rue recrutent des mineurs. « Les gangs, c’est un “phénomène jeunesse”. Ils ont toujours recruté des mineurs, c’est de la chair fraîche [pour eux] », soutient-elle. Elle estime également que, si davantage de jeunes possèdent des armes de poing, c’est qu’il est dorénavant facile de s’en procurer sur le dark web.

Certains de ces mineurs sont ensuite instrumentalisés par les gangs, souligne Mme Mourani. « Ils doivent faire leurs preuves. Et on leur dit que s’ils se font “pogner”, ils n’auront pas la plus lourde peine. »

Des communautés affectées

Une employée d’une maison de jeunes de Montréal, qui a demandé l’anonymat avant de s’adresser au Devoir, soutient que certains jeunes de son quartier ont été recrutés par un gang criminel durant la pandémie.

Ces jeunes, qui sont de 14 à 17 ans, sont pourtant connus des intervenants locaux : ils habitent les HLM du quartier. « On ne les voyait plus dans le quartier. […] Par le bouche à oreille, on a su qu’ils avaient été recrutés par un gang à la suite du décès d’un membre de ce gang. […] Ils ont commencé à faire le bordel. » C’est la première fois qu’elle intervient auprès de jeunes de cet âge qui sont mêlés à des gangs de rue, dit-elle. « Avant, c’était quand même calme, on n’avait pas de jeunes de cet âge-là », poursuit celle qui travaille à la maison des jeunes.

En raison de la pandémie, les activités de la maison de jeunes pour laquelle elle travaille ont été interrompues, se désole-t-elle. « C’était difficile de rejoindre les jeunes. On a perdu les liens pendant quelques mois. Quand on a rouvert, on a essayé de reprendre les liens, mais les activités étaient limitées. »

L’intervenant René-André Brisebois convient que la pandémie a fait mal aux centres jeunesse et aux maisons de jeunes, malgré la poursuite de certaines activités en visioconférence. « Le contact était limité avec les intervenants. Pour certains jeunes, les liens de proximité sont hyperimportants, et la pandémie est venue fragiliser ça. »

Avec Jean-Louis Bordeleau

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