Le dernier vol parti, des Afghans angoissent pour leurs proches restés au pays

Chaque jour, des membres de la famille de Zabiullah Ameri se rendent, ainsi que des milliers d’autres, aux portes de l’aéroport de Kaboul dans l’espoir qu’on les laisse passer. En vain.
Photo: Wali Sabawoon Associated Press Chaque jour, des membres de la famille de Zabiullah Ameri se rendent, ainsi que des milliers d’autres, aux portes de l’aéroport de Kaboul dans l’espoir qu’on les laisse passer. En vain.

Alors que le dernier vol canadien a décollé de l’aéroport de Kaboul, des milliers d’Afghans admissibles à cette opération d’évacuation sont restés coincés au pays. L’inquiétude est à son comble, l’espoir s’amenuise.

Ancien interprète pour l’armée canadienne, Zabiullah Ameri a très peu dormi ces derniers jours. Il angoisse pour ses parents et ses quatre frères et sœurs restés en Afghanistan et pour qui l’évacuation vers le Canada ne semble plus possible. « Je suis au travail, mais mon esprit est là-bas. Je ne fais que penser à eux », a confié au Devoir l’homme de 32 ans, qui vit maintenant en Californie.

Pourtant, grâce au fait qu’il a travaillé pour le Canada en Afghanistan, il estime que les membres de sa famille immédiate étaient qualifiés pour être reconnus comme réfugiés et transportés sur les vols qui, depuis le 4 août dernier, ont évacué environ 3700 personnes. « Pourquoi mon dossier n’a pas été traité comme les autres ? » demande-t-il. Le Canada avait pourtant dit qu’il rendrait la pareille à tous ceux qui les avaient aidés « à faire le bien », ajoute-t-il. « Et moi ? »

Je suis au travail, mais mon esprit est là-bas. Je ne fais que penser à eux.

Après avoir participé comme interprète à des missions de combats avec l’armée américaine, Zabiullah Ameri avait ensuite travaillé environ un an, en 2012-2013, pour les Forces armées canadiennes, alors que celles-ci avaient pris le contrôle du centre d’entraînement militaire de Kaboul.

Mathieu Chabot, qui était au même moment capitaine au sein d’une mission de mentorat de l’armée nationale afghane, se souvient très bien de Zabiullah Ameri, avec qui il est resté en contact. « Zabi était plus qu’un interprète. On avait besoin d’avoir des gens locaux comme lui pour nous dire si on dépassait la ligne dans nos interactions », a expliqué celui qui est aujourd’hui travailleur social.

Il a eu envie de l’aider. « Sans lui faire de promesse, mon intention était de faire quelque chose pour le soutenir et lui montrer que j’étais reconnaissant », a dit M. Chabot. « J’ai vu des photos des neveux et nièces de Zabi, je ne peux pas croire qu’ils subissent ça », a-t-il poursuivi, visiblement touché.

Dans un geste de solidarité, Mathieu Chabot a donc aidé son ami afghan à rassembler toutes les informations et preuves requises par le gouvernement pour que les membres de la famille de Zabi puissent être inscrits sur la liste des personnes à évacuer. Il a envoyé le tout le 20 août dernier au bureau du député libéral de la circonscription de Louis-Hébert, Joël Lightbound, qui a entamé des démarches. Il a aussi envoyé ces documents à un contact au quartier général de l’armée canadienne. Deux autres militaires ayant travaillé avec Zabiullah Ameri ont aussi écrit des lettres de recommandation pour aider son dossier. « Je n’ai eu aucune nouvelle depuis », se désole M. Ameri.

Il est d’autant plus inquiet que sa famille appartient à la minorité chiite Hazara, qui a toujours été historiquement opprimée par les talibans. Et comme il n’a jamais caché qu’il avait travaillé comme interprète pour le Canada et les États-Unis, sa famille, qui vit dans un milieu plus cossu de Kaboul, pourrait être facilement retrouvée.

 

Chaque jour, des membres de sa famille se rendent, ainsi que des milliers d’autres, aux portes de l’aéroport dans l’espoir qu’on les laisse passer. En vain. « Je suis inquiet. Mon petit frère ne va pas bien, il perd beaucoup de poids », dit Zabiullah Ameri qui ne se laisse pas aller au découragement. « Je suis l’aîné, je dois prendre soin d’eux. »

Des milliers restés derrière

Ottawa avait indiqué qu’il évacuerait 6000 Afghans ayant travaillé pour le Canada. Or, à peine 3700 ont finalement pu quitter le pays. Au Devoir, qui a voulu des explications sur cet écart, Immigration, Réfugiés et Citoyenneté Canada (IRCC) a répondu que « le principal problème était l’évolution rapide de la situation sur le terrain et l’accès à l’aéroport ». En date du 26 août, le ministère dit avoir reçu 2500 demandes, représentant plus de 8000 personnes, et que les deux tiers avaient été approuvées. Jusqu’ici, 1000 personnes sont arrivées au Canada.

IRCC a aussi voulu rassurer les Afghans dont la demande a été approuvée et qui n’ont pas pu monter à bord du dernier vol. « Votre visa reste valide après le retrait de la coalition », a-t-il dit, sans préciser comment ces gens pourront être pris en charge.

Le ministre de la Défense, Harjit Sajjan, soutient que les Forces armées ont tout fait pour évacuer le plus grand nombre. « Je suis attristé que nous n’ayons pas pu évacuer toutes les personnes qui ont travaillé avec nous dans le temps limité dont nous disposions », a-t-il indiqué.

Lors d’un arrêt de campagne électorale dans la Ville de Québec, le premier ministre du Canada, Justin Trudeau, a insisté pour dire que le rôle du Canada en Afghanistan n’est pas terminé. « On passera à une prochaine phase qui est de travailler avec nos partenaires régionaux pour continuer à mettre de la pression sur les talibans pour s’assurer que les gens puissent venir au Canada en grand nombre. »

En point de presse à Ottawa jeudi, le chef conservateur, Erin O’Toole, a critiqué le gouvernement Trudeau pour avoir abandonné les Afghans. Celui qui n’hésite pas à mettre en avant son passé d’ancien combattant n’a toutefois donné aucun détail spécifique sur ce qu’il ferait différemment dans la situation actuelle, malgré les questions insistantes des journalistes.

Comme lui, les autres chefs des partis d’opposition ont martelé que le gouvernement aurait dû avoir agi il y a plusieurs mois. « Ça aurait dû être fait plus tôt », a critiqué une nouvelle fois le chef du NPD, Jagmeet Singh. « Combien de ressortissants canadiens seront encore en Afghanistan lorsque le Canada aura quitté avec sa pas très impressionnante capacité militaire et combien des interprètes […] vont être abandonnés dernière par le gouvernement canadien ? » a demandé Yves-François Blanchet.



À voir en vidéo