Ottawa pressé d’accélérer la réunification familiale pour les Haïtiens

Des membres de la communauté haïtienne et des avocats en immigration se disent déçus du gouvernement canadien, qui semble faire la sourde oreille à leur demande d’accélérer la réunification familiale. Tandis qu’Haïti est plongée dans la tourmente depuis l’assassinat du président Jovenel Moïse, nombreux sont les Haïtiens d’ici qui s’inquiètent pour leurs proches restés là-bas et qui aimeraient que soient traités en priorité leurs dossiers de résidence permanente, déposés depuis parfois plusieurs années.

« Ça fait quatre ans que je n’ai pas vu mes enfants. » Au bout du fil, la voix de Mirlande, qui tait son vrai nom pour ne pas nuire à sa demande d’immigration, se brise. À travers ses larmes, cette Haïtienne préposée aux bénéficiaires dans le nord de Montréal parvient tout de même à raconter son histoire des dernières années, faite de drames et de nuits sans sommeil.

L’an dernier, son fils a été attaqué et séquestré par des gangs. Plus récemment, le père de ses deux plus vieux enfants est mort de la COVID-19 et sa fille cadette a été violée le 12 juillet dernier, quelques jours après l’attentat contre le président Jovenel Moïse. « Elle revenait à la maison avec des amies. Après les avoir agressées, ils les ont jetées dans la rue, à l’autre bout de la ville. Elles ne savaient plus où elles étaient, raconte cette mère de famille, encore en état de choc. Je me suis sentie impuissante. Je me dis que c’est ma faute, même si je n’aurais peut-être pas pu empêcher les choses si j’avais été là. »

Mirlande dit être rongée par un sentiment de culpabilité depuis qu’elle a quitté Haïti en 2017, laissant derrière elle ses trois enfants âgés de 19, 17 et 14 ans. Elle n’avait pourtant d’autre choix, car sa vie était en danger, ce que le gouvernement canadien a d’ailleurs reconnu en lui octroyant le statut de réfugié deux ans plus tard. Depuis, son dossier de résidence permanente et ceux de ses enfants sont toujours en traitement. Les événements récents, qui ont rendu le pays encore plus instable, n’ont fait qu’aggraver son inquiétude. « On ne sait jamais ce qui va encore arriver. J’aimerais qu’on leur donne au moins un visa temporaire pour qu’ils puissent venir en attendant », dit-elle.

Permis temporaire demandé

C’est, en essence, ce qu’a demandé l’Association québécoise des avocats et avocates en droit de l’immigration il y a maintenant deux semaines. Dans une lettre ouverte appuyée par 50 cosignataires, la présidente, Stéphanie Valois, exhorte Québec, mais surtout Ottawa, qui a compétence en la matière, de traiter en priorité les demandes de visas et de résidence permanente venant des membres de la famille immédiate des Haïtiens au Canada de même que celles des Haïtiens ayant été reconnus comme réfugiés. Un tel « programme spécial » avait déjà été mis en place pour les ressortissants du Liban et de Hong Kong à la suite des crises politiques récentes qu’ils ont vécues.

« Il nous est impossible d’accepter que des Haïtiens attendent leurs documents pour venir rejoindre leur famille ici en étant menacés d’enlèvements, de viols, d’attaques tels que rapportés par les médias et les ONG », lit-on dans la lettre. En mai dernier, Le Devoir rapportait que les délais de réunification avec les enfants étaient de plus de trois ans.

Selon la Loi sur l’immigration et la protection des réfugiés, le Canada peut effectivement délivrer, si les circonstances le justifient, un permis de séjour temporaire. Ce permis, jadis appelé « permis du ministre » parce qu’il est offert sur une base discrétionnaire, est toutefois rarement octroyé.

Il l’est parfois pour des femmes victimes de violence conjugale qui sont parrainées par leur mari canadien et qui, si elles s’en séparaient, risqueraient de perdre leur statut et de ne plus pouvoir rester au pays.

Selon Me Valois, il serait facile d’en délivrer aussi aux Haïtiens. « C’est parfois compliqué dans certains dossiers, mais là, c’est très faisable », soutient-elle. Il n’y a pas de traduction de documents à faire et il est rare que les documents d’identité d’un Haïtien soient remis en cause, avance-t-elle. « On n’est pas au milieu de l’Afghanistan ! » La vérification des antécédents judiciaires est à faire pour les conjoints, ce qui peut être un obstacle de plus, mais pas pour les enfants, souligne l’avocate. Ne resterait qu’à fournir le résultat de l’examen médical.

Un précédent

« On ne demande pas un passe-droit, seulement un visa ! » La directrice de la Maison d’Haïti, Marjorie Villefranche, qui a signé la lettre ouverte, ne décolère pas. « On nous donne toujours des réponses très administratives, mais rien d’humanitaire. »

Elle explique avoir intercédé auprès du gouvernement fédéral pour que Mirlande puisse faire venir dès maintenant ses enfants, sans succès. « On m’a dit non en m’invitant à repasser par tout un processus administratif qui impliquait de refaire tout le dossier alors qu’il existe déjà dans le système, raconte-t-elle. On me demande encore six mois de paperasse. C’est ridicule. Essayez d’obtenir des documents en Haïti dans la situation actuelle ! »

Le ministère de l’Immigration et le cabinet du ministre Marco Mendicino n’ont pas donné suite aux questions du Devoir. Selon Me Valois, toutefois, le gouvernement userait de cette mesure discrétionnaire avec parcimonie, craignant, notamment, de créer un précédent. Il hésiterait aussi à octroyer un permis de séjour temporaire à quelqu’un qui a déposé une demande manifestant par ailleurs son intention de rester de façon permanente au pays.

Le ministre des Affaires étrangères, Marc Garneau, a quant à lui rencontré mercredi des membres de la communauté haïtienne pour discuter de l’engagement du Canada en Haïti, a fait savoir une porte-parole d’Affaires mondiales Canada, sans donner plus de détails. « [On] étudie la possibilité de fournir des appuis additionnels, notamment pour renforcer le processus démocratique et la police haïtienne, et la possibilité d’un déploiement d’expertises canadiennes. »

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