Procès d'un policier: «J’ai peur, mais je ne changerais rien à ce que j’ai fait», dit la victime présumée

Le procès du premier policier à être formellement accusé à la suite d’une enquête du Bureau des enquêtes indépendantes (BEI) s’ouvre lundi au palais de justice de Montréal. Roger Fréchette, du Service de police de la Ville de Montréal (SPVM), fait face à un chef d’accusation d’agression sexuelle pour des événements qui seraient survenus en février 2019.

Lors d’un échange avec Le Devoir la semaine dernière, sa victime présumée a dit « avoir peur » et être « nerveuse ». « Mais je ne changerais rien à ce que j’ai fait », a déclaré Elise*, dont l’identité est protégée par les tribunaux.

La femme, originaire de l’Ontario, a raconté l’an dernier son agression dans le cadre d’un dossier du Devoir sur les dénonciations visant des policiers. Elle affirme que, le 18 février 2019, le policier Fréchette l’a observée se déshabiller dans le poste de police, pour ensuite l’accompagner vers son hôtel à la fin de sa détention.

Dans la chambre, il aurait mis sa main dans son pantalon, pour qu’elle sente son érection. « Pendant que ça se passait, il me répétait : “Je pourrais me faire renvoyer. Tu ne peux pas le dire à personne, j’ai une famille” », relate-t-elle.

Elise dit avoir cherché des moyens et des ressources pour l’aider à se sortir de la détresse dans laquelle l’agression l’a plongée. Elle s’est finalement tournée vers le 9-1-1, faute de trouver mieux. Au bout du fil, une répartitrice l’a redirigée vers le BEI. Ce bureau, qui enquête sur toute allégation relative à une infraction à caractère sexuel commise par un policier en service, a retenu son témoignage. Depuis sa mise en accusation, Roger Fréchette est suspendu avec solde, a confirmé le SPVM la semaine dernière.

L’avocat du policier, Félix Rémillard-Larose, a fait savoir au Devoir qu’il ne formulerait pas de commentaires « à ce stade-ci » des procédures. Le procès de M. Fréchette doit se poursuivre jusqu’à vendredi.

Renseignements personnels

En entrevue, Elise affirme que les procédures en marge du procès l’ont ébranlée. En amont du procès, les avocats de M. Fréchette ont présenté une requête au tribunal afin d’avoir accès à des dossiers contenant des renseignements personnels au sujet d’Elise. Ils ont fait valoir que ces documents contiennent « vraisemblablement des éléments pertinents quant à la fiabilité de la mémoire de la plaignante », comme l’indique la décision rendue sur cette question le 31 mai. La demande leur a été refusée par la juge Lori Renée Weitzman, qui a comparé la démarche de la défense à « une expédition de pêche ».

En outre, la juge a établi que la requête s’approchait « périlleusement » d’une méthode visant à puiser dans les « mythes et stéréotypes », et que cela aura « un effet dissuasif sur l’intérêt des victimes à signaler les infractions d’ordre sexuel et à suivre des thérapies ».

Depuis le début de cette affaire, Elise dit ne pas avoir d’attentes. « Je veux juste avoir un procès juste et dire la vérité », résume la femme. Elle refuse de parler d’elle-même comme d’une « victime ». « Je suis une survivante, une battante », insiste-t-elle. Reste qu’elle est fragile.

« De le voir [l’accusé, au palais de justice], de quelle façon ça va m’affecter ? » demande-t-elle en retenant ses larmes. « J’ai travaillé fort pour guérir mes cicatrices, et on va les ouvrir encore, je le sais. Ça me fait peur. »

Je suis une survivante, une battante

 

À plusieurs reprises dans l’échange, Elise insiste sur le fait qu’elle est « privilégiée » : « blanche, débrouillarde, bien accompagnée ». Mais à son avis, « toutes les femmes qui sont passées par là devraient avoir le même traitement ». Pendant le procès, elle dit souhaiter porter du rouge, une couleur associée aux femmes autochtones disparues et assassinées. « Ces femmes sont disparues, elles n’ont plus de voix, elles ne sont plus avec nous. C’est très important pour moi de sensibiliser le public à leur réalité », souligne-t-elle.

Une fois les procédures judiciaires terminées, elle espère pouvoir travailler à la mise en place de services pour aider les survivantes d’agressions sexuelles. « Ça m’a pris du temps pour trouver le BEI », rappelle-t-elle. « On a besoin d’un lieu de convergence [hub] pour les femmes, pour ne pas qu’elles se tapent toutes les recherches, toute la bullshit. Ce n’est pas juste. Elles ont besoin de soutien », souligne-t-elle.

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