Inquiétude, espoir et cynisme dans la diaspora haïtienne

«Je n’ai pas été surpris par cet assassinat», confie Serge Bouchereau.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir «Je n’ai pas été surpris par cet assassinat», confie Serge Bouchereau.

L’assassinat du président Jovenel Moïse, dans la nuit de mardi à mercredi, a suscité l’inquiétude et la colère au sein de la communauté haïtienne de Montréal. La tragédie, exacerbant l’instabilité d’un pays déjà en crise, ravive les rêves d’une réelle démocratie et soulève sa part de cynisme.

« Je crois qu’au fur et à mesure que le temps passe, le désir de retour meurt petit à petit. » Mercredi matin, Frantz André a reçu un appel de sa mère. « Il y avait naturellement la voix qui tremblait. » Après avoir vécu la dictature, l’Haïtienne octogénaire venait d’apprendre que le président Jovenel Moïse a été assassiné. Elle fait aujourd’hui le deuil de son retour au pays.

« Ma mère vivait avec ce désir de retour. Elle avait déjà planifié, avant sa retraite, qu’elle irait en Haïti ouvrir un orphelinat et faire du bénévolat. » Le climat de violence l’en a toujours empêchée.

Mais Frantz André ne perd pas espoir. Son père, le chanteur Joe Trouillot, a quitté Haïti sous la répression du régime de François Duvalier. À Montréal, ses parents ont toujours voulu lui inculquer les « valeurs haïtiennes ». Fier de ses origines, comme son père, il veut « participer à la reconstruction d’Haïti. Du pays et de son âme ». Ses parents lui en ont « délégué la tâche ».

Héritage controversé

Serge Bouchereau a lui aussi le militantisme dans le sang. Originaire de Port-au-Prince, il a commencé à manifester à l’âge de 15 ans. Un militantisme non sans conséquences puisqu’avec son père emprisonné et ses grands-parents assassinés, il raconte avoir perdu au moins sept membres de sa famille.

Depuis Montréal, il reste très connecté avec la population haïtienne. Il a été prévenu à 3 h du matin de l’assassinat du président. « Tout le monde m’appelait comme s’ils étaient les premiers à m’annoncer la nouvelle. Je n’ai pas été surpris par cet assassinat. » Ce qui l’a choqué, c’est d’apprendre que Justin Trudeau, François Legault et Valérie Plante ont présenté leurs condoléances au peuple haïtien. « J’ai été estomaqué, parce que c’est l’hypocrisie la plus pure. Ils savent très bien que le peuple haïtien se fout royalement de l’assassinat de Jovenel Moïse. »

Le mandat du président était largement contesté, lui qui était accusé de corruption et de blanchiment d’argent. Haïti a rejoint en 2008 l’accord de coopération énergétique Petrocaribe. Instauré par le Venezuela, il permet aux pays signataires d’acheter du pétrole à tarif réduit. L’État le revend ensuite aux compagnies locales, au prix international, à condition que la marge touchée soit investie dans un fonds de développement. En Haïti, l’accord Petrocaribe aurait permis de récolter plus de 4 milliards de dollars. Une somme jamais investie pour la population locale, selon Serge Bouchereau. « Nous ne sommes pas le pays le plus pauvre, nous sommes le pays le plus appauvri. » L’un des responsables de cette mystérieuse disparition serait Jovenel Moïse, selon le rapport d’une commission sénatoriale publié en 2017.

« Cet assassinat est un coup d’État dans un coup d’État », s’exclame Serge Bouchereau. Selon lui, le président n’a rien fait de bon pour le peuple haïtien. Au contraire, il aurait encouragé un système répressif, corrompu et violent, des vices maintenant ancrés dans la politique haïtienne. Au-delà de la disparition du président, insiste-t-il, il reste « une crise structurelle beaucoup plus profonde ».

L’assassinat du président déstabilise le pays déjà sous tension. La diaspora montréalaise craint le climat de violence qui s’y est instauré. « Il y a beaucoup d’inquiétude. Les gens ont peur pour leurs proches », explique Réginald Fleury, visiblement ému. « Ils risquent de se faire kidnapper, ou d’être au mauvais moment au mauvais endroit », ajoute le président du conseil d’administration du Bureau de la communauté haïtienne de Montréal. Réginald Fleury espère que la suite sera pacifique. Il veut que « le processus démocratique, que [le peuple haïtien] attend depuis longtemps, soit enfin déclenché ». À quand les prochaines élections ?

Pour Serge Bouchereau, les élections ne changeront rien tant qu’Haïti sera sous la gouverne du Core Group, composé entre autres du Canada et des États-Unis, et n’aura pas « retrouvé sa souveraineté ». « Des élections ne donnent pas toujours naissance à une démocratie. Le peuple haïtien a compris ça, parce qu’on a eu pas mal d’élections chez nous. Ils nous font passer pour des sauvages comme si on n’était pas capables d’organiser notre pays comme on l’entend, qu’on n’est pas prêts pour la démocratie. Foutaises ! »

La lutte passera par les prochaines générations. Comme Joe Trouillot l’a fait avec son fils Frantz André, Serge Bouchereau a déjà transmis le flambeau à sa petite-fille. « Nous, les vieux, on va mourir, nos rêves ne vont pas se réaliser, mais on transmet le flambeau pour que plus tard, vous puissiez avoir un vrai pays, un pays où on est libres », espère-t-il.

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