Les inégalités ne prennent pas de congés

Certains ont eu la chance d’apprendre jeunes à skier, à naviguer ou à jouer au golf. Certains ont eu la chance de voyager, de visiter des musées… D’autres, non.
Illustration: Marin Blanc Certains ont eu la chance d’apprendre jeunes à skier, à naviguer ou à jouer au golf. Certains ont eu la chance de voyager, de visiter des musées… D’autres, non.

Profiter du bateau au chalet ou se rafraîchir à la piscine municipale ? Nous ne sommes pas tous égaux en matière de congés — qu’il s’agisse de la durée du temps libre dont nous disposons ou de ce que nous en faisons, expliquent deux experts. S’il y a bien un constat, selon eux, c’est que les inégalités économiques et sociales ne prennent pas de vacances.

« De manière générale, les inégalités du quotidien se traduisent aussi en période de congé », dit au Devoir Eve-Lyne Couturier, chercheuse à l’Institut de recherche et d’informations socioéconomiques (IRIS).

Et en période de pandémie ? Difficile de mesurer statistiquement l’effet de la crise sur les inégalités en termes de vacances, concède la chercheuse. « Mais avec les restrictions de voyage, il y a eu une compétition pour les places ou les activités de vacances disponibles au Québec. Plusieurs régions ont été prises d’assaut, note Mme Couturier. Tous les chalets sont loués, toutes les chambres d’hôtel ou les emplacements de camping aussi… Et parfois, c’est déjà réservé depuis plusieurs mois. Et qui a eu la possibilité d’avoir ces places-là ? Bien sûr qu’il y a probablement des gens à faible revenu, mais ce sont généralement des personnes avec une stabilité d’emploi, qui disposent d’une flexibilité pour prendre des vacances et qui peuvent se permettre de les planifier longtemps d’avance. Ce n’est pas le cas de tous. Déjà là, ça crée une certaine inégalité. »

La crise actuelle a aussi influé de manière disproportionnée sur les emplois moins bien rémunérés, note la chercheuse. « Il y a une certaine reprise économique, les gens retournent au travail, mais on se retrouve quand même encore avec des personnes dans une situation précaire qui ont accumulé moins de temps de travail, et donc qui ont moins accès à des congés et qui n’ont pas nécessairement d’argent à dépenser dans des vacances. »

Usages du temps libre

Comment mesurer les inégalités en vacances ? Un indicateur souvent utilisé est le nombre de départs en vacances, « qui est devenu implicitement, au fil du temps, une norme d’usage du temps de congé », explique Bertrand Réau, professeur de sociologie au Conservatoire national des arts et métiers (CNAM), en France, et titulaire de la chaire Tourisme, voyages et loisirs.

« Les statistiques nous révèlent les écarts qu’il y a entre les groupes sociaux en matière de départ en vacances », explique-t-il en citant l’exemple de l’Hexagone. « En France, les cadres de profession intellectuelle supérieure partent trois fois plus que les ouvriers, de manière générale. Si on regarde les départs à l’étranger — en dehors de la famille proche —, on parle d’un écart d’un à six. »

Mais si ce comptage permet de marquer les différences sociales entre les départs, il ne les explique pas, note l’expert. « La variable de contrainte économique est un facteur important, puisque partir nécessite des moyens, mais ce n’est pas le seul élément. Il y a aussi toute une socialisation au départ. Cette socialisation va permettre d’acquérir des savoir-faire et des savoir-être, qui sont inégalement distribués. » Certains ont eu la chance d’apprendre jeunes à skier, à naviguer ou à jouer au golf. Certains ont eu la chance de voyager, de visiter des musées… D’autres, non.

Il faut continuer d’essayer de rendre possibles les vacances de tout le monde, peu importe le budget

 

Et si les inégalités conditionnent nos usages du temps libre, ces usages peuvent eux-mêmes exacerber les inégalités, explique M. Réau, en prenant pour appui la pensée du célèbre sociologue français Pierre Bourdieu. « Il y a ce que Bourdieu a appelé l’apprentissage de la culture libre — cette culture que vous n’apprenez pas à l’école, mais qui vous est très utile à l’école. Et ça, vous l’acquérez en participant à des activités culturelles, en apprenant des langues étrangères, en ayant une expérience vivante de la culture finalement. »

De l’avis de Bertrand Réau, les enjeux du temps libre méritent l’attention des pouvoirs publics. « Ce ne sont pas des enjeux sans importance », puisqu’ils « touchent à la fois aux questions de la reproduction sociale, de l’accès à la culture, des inégalités scolaires ou encore du sport ».

Par exemple, en 2018, The Economist notait que les longues vacances d’été pouvaient renforcer les inégalités scolaires. En 2019, une étude britannique mettait aussi en lumière le fait que les expériences estivales des adolescents issues de familles pauvres pouvaient avoir un effet sur leur santé mentale et leur bien-être.

Pour les enfants, comme pour les adultes, le temps libre ouvre les portes de l’intégration sociale et de l’apprentissage de la culture, explique Bertrand Réau. Or, tous n’ont pas les mêmes clés.

Davantage de vacances ?

Au Québec, les normes minimales du travail octroient deux semaines de vacances obligatoires et trois semaines à partir de trois ans d’ancienneté. Les normes minimales de vacances s’appliquent à tous de la même façon, souligne Eve-Lyne Couturier. « Mais pour accéder à trois semaines de vacances, il faut rester trois ans avec le même employeur, ajoute-t-elle. Or, pour ce qui est des emplois qui sont au bas de l’échelle, il y a souvent beaucoup de mouvement et il peut être plus difficile d’accéder à cette ancienneté. »

Selon la chercheuse, le seuil minimum de deux semaines de vacances reste insuffisant. « Si on veut les répartir dans l’année, cela veut dire qu’on ne prend pas ces deux semaines d’affilée. Mais pour que des vacances soient vraiment reposantes, ça prend au moins deux semaines de vacances en continu… Et là, on ne parle même pas de ce qu’on fait durant ces vacances, on parle juste d’avoir du temps ! »

Dans une étude publiée en 2017, l’IRIS insistait déjà sur les bénéfices des vacances, qui se traduisent notamment par une hausse de la productivité et une diminution de l’absentéisme, du stress et du risque de burn-out. « Les vacances, ce n’est pas juste une question de vouloir profiter du soleil, c’est aussi un important mécanisme de régulation », souligne Mme Couturier.

Selon elle, bien que la pandémie ait eu des effets négatifs importants sur le secteur du tourisme, il n’en demeure pas moins qu’elle a eu cela de positif de forcer les différentes régions à offrir plus d’activités sur leur territoire afin d’alimenter les besoins d’escapades de la population. « Il faut continuer d’aller dans ce sens-là, insiste-t-elle. Il faut continuer d’essayer de rendre possibles les vacances de tout le monde, peu importe le budget. »



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