Des locataires se voient offrir 6000$ pour déménager dans des appartements plus dispendieux

Plusieurs locataires concernés vivent dans le même logement depuis des années et paient donc un loyer mensuel «très inférieur au coût du marché». Or, le loyer proposé par le propriétaire pour ses logements rénovés de type 3 et ½ commence à partir de 1195 $.
Photo: Zacharie Goudreault Le Devoir Plusieurs locataires concernés vivent dans le même logement depuis des années et paient donc un loyer mensuel «très inférieur au coût du marché». Or, le loyer proposé par le propriétaire pour ses logements rénovés de type 3 et ½ commence à partir de 1195 $.

Des centaines de locataires de l’arrondissement de Côte-des-Neiges–Notre-Dame-de-Grâce se sont vu offrir d’importantes compensations financières pour quitter leur logement, ou encore emménager dans des appartements rénovés beaucoup plus dispendieux. Un organisme déplore cette proposition, tandis que le propriétaire se défend de vouloir profiter de rénovations pour faire gonfler le loyer de ses locataires.

Les locataires de plusieurs immeubles de l’avenue Bourret, qui comptent chacun plusieurs dizaines d’appartements, ont reçu récemment un dépliant de leur propriétaire, qui souhaite rénover ses logements. Le document en question propose deux options aux locataires. La première est de recevoir 3500 $ en échange de la résiliation de leur bail « sans pénalité ». La deuxième, plus inusitée, consiste à remettre 6000 $ aux locataires qui accepteront de quitter leur logement pour emménager dans un appartement rénové appartenant à Cogir Immobilier, qui gère plusieurs immeubles sur cette avenue.

« C’est la première fois que je vois cette stratégie d’éviction de locataires de logements abordables », déplore Margaret van Nooten, au sujet de cette deuxième option. L’intervenante à Projet Genèse, un organisme communautaire de l’arrondissement, craint que les locataires qui accepteront d’encaisser l’argent proposé nuisent ainsi à leur situation financière à long terme.

« S’ils reçoivent 6000 $ pour doubler leur loyer, peut-être que la première année, ils vont avoir encore une partie de ce 6000 $, mais au fur et à mesure que les augmentations annuelles vont s’ajouter, elles seront plus importantes et on sait que les pensions de vieillesse n’augmentent pas au même rythme », évoque-t-elle.

Plusieurs locataires concernés vivent dans le même logement depuis des années et paient donc un loyer mensuel « très inférieur au coût du marché », confirme la directrice des communications de Cogir Immobilier, Brigitte Pouliot. Or, le loyer proposé par le propriétaire pour ses logements rénovés de type 3 et ½ commence à partir de 1195 $. Ce montant grimpe à un minimum de 1475 $ par mois pour les logements de type 4 et ½.

Des locataires inquiets

Des affiches incitant les locataires à prendre part à des visites libres dans ces nouveaux appartements ont d’ailleurs été apposées sur l’entrée de plusieurs des vieux immeubles de l’entreprise, dont la façade et les balcons sont souvent dans un piteux état.

« J’ai été un peu inquiet et tous les gens ici sont inquiets. Ils ne savent pas quoi faire », confie au Devoir Elmer Manila, tout en brandissant un des dépliants en question. L’homme de 65 ans demeure depuis 21 ans dans le même logement de type 3 et ½, dont le loyer s’élève à 671 $ par mois. Lui et sa femme cumulent ensemble un revenu mensuel qui ne dépasse pas 1500 $. Pour le couple, déménager dans un des nouveaux appartements de Cogir Immobilier n’est donc pas une option viable.

Photo: charie Goudreault Le Devoir Elmer Manila demeure depuis 21 ans dans le même logement de l'avenue Bourret avec sa femme. Il craint de voir son loyer presque doubler s'il accepte de déménager dans un appartement rénové.

« Si on part d’ici, on va payer 1200 $ de loyer […] Comment est-ce qu’on va faire pour vivre ? », s’inquiète le locataire, qui se déplace à l’aide d’une canne. « C’est dur pour moi de me déplacer. Même si nous avions de l’argent, ce serait difficile pour moi de déménager », ajoute-t-il.

Rencontrée à l’entrée d’un autre immeuble, situé au 4872, avenue Bourret, la locataire Maria Austria a aussi accueilli ce dépliant avec inquiétude. « Je n’aime pas ça parce que ce ne serait pas abordable pour moi [d’aller dans un appartement rénové] et c’est dur de trouver un nouveau logement », évoque-t-elle. Depuis quatre ans, elle demeure dans le même 4 et ½, pour lequel elle débourse 881 $ par mois. Elle non plus ne pourrait se permettre de payer plusieurs centaines de dollars de plus par mois pour se loger dans un logement rénové.

« Les locataires sentent de la pression pour partir ou payer un loyer plus cher », constate Margaret van Nooten. Or, ceux-ci ont tout à fait le droit de demeurer dans leur appartement actuel sans voir leur loyer bondir, rappelle-t-elle.

Les conseillers municipaux Lionel Perez et Marvin Rotrand ont d’ailleurs envoyé une lettre aux locataires concernés cette semaine pour leur rappeler leurs droits.

« Les dépliants laissés à la porte des locataires qui suggèrent que ceux-ci devraient soit déménager, soit accepter des appartements rénovés à un loyer plus élevé ne sont pas légalement valides. Ne vous alarmez pas et n’acceptez pas de déménager ou d’accepter un nouveau bail à un loyer plus élevé », indique le document.

« Votre propriétaire ne peut pas exiger un loyer plus élevé, modifier les conditions de votre bail ou vous demander de déménager. Un tel avis n’est pas légal », ajoute la lettre, dont Le Devoir a obtenu copie.

Une troisième option

Contacté par Le Devoir, Cogir Immobilier s’est dit « sincèrement désolé » de la « confusion » que le dépliant distribué aux locataires a créée.

« Notre objectif [n’a] jamais été d’évincer qui que ce soit, mais bien plutôt de leur offrir des options qui pourraient mieux répondre à leurs besoins actuels », assure la directrice des communications de l’entreprise, Brigitte Pouliot. Cette dernière assure d’ailleurs que le maintien dans les lieux demeure une option offerte aux locataires qui ont reçu cet écrit. Ceux-ci n’auront alors qu’à payer annuellement une hausse de loyer basée sur les critères du Tribunal administratif du logement.

« Les locataires ont toujours eu l’option de rester dans leur logement actuel, et ce aussi longtemps qu’ils le désirent », précise-t-elle par courriel. Mme Pouliot y indique d’ailleurs que tous les locataires concernés « ont été rencontrés individuellement afin qu’on leur explique les trois options qui s’offraient à eux et qu’on réponde à leurs questions ».

Or, Elmer Manila affirme plutôt que le propriétaire a simplement remis un dépliant aux locataires sans les rencontrer ni leur expliquer personnellement qu’ils ont l’option de rester dans leur logement, ce qu’il ignorait. Le locataire s’est d’ailleurs inscrit l’an dernier sur la liste d’attente de l’Office municipal d’habitation de Montréal en vue d’obtenir un logement social. « Ça va prendre du temps. Peut-être trois ans », appréhende-t-il.

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