​Enquête publique sur la mort de Joyce Echaquan: un personnel surtout préoccupé par la vidéo?

Joyce Echaquan est morte le 28 septembre dernier à l’hôpital de Joliette.
Photo: Paul Chiasson La Presse canadienne Joyce Echaquan est morte le 28 septembre dernier à l’hôpital de Joliette.

« Si on n’avait pas eu la vidéo, est-ce qu’on aurait cru cette famille ? » Avec cette question, la coroner Géhane Kamel, qui préside l’enquête publique sur la mort de Joyce Echaquan, reprend l’interrogation de plusieurs, soit que le personnel semblait plus préoccupé par le fait qu’il y avait une vidéo en circulation que par la mort de cette femme atikamekw de 37 ans.

Ces dernières semaines, plusieurs membres du personnel ont indiqué avoir immédiatement avisé leur supérieure lorsqu’ils ont découvert que Mme Echaquan les avait filmés. Mercredi, l’infirmière-chef Josée Roch, qui a démissionné depuis les événements, a reconnu que l’existence de la vidéo était au centre de ses préoccupations le jour du décès.

C’est une préposée qui, vers 11 h, l’a d’abord avisée qu’il y avait une vidéo sur Facebook. À ce moment, a raconté Mme Roch, elle n’était pas au courant de son contenu. « C’est délicat, quand ça tombe sur les réseaux sociaux. Je ne savais pas quoi faire. J’ai appelé [ma supérieure]. »

Peu de temps après, la travailleuse sociale est entrée dans le bureau de Mme Roch pour l’informer qu’elle avait reçu un appel de Manawan et qu’une vidéo circulait dans laquelle on pouvait entendre une infirmière traiter la patiente d’« épaisse ».

En apprenant ça, l’infirmière-chef s’est rendue au poste des infirmières pour mener sa « petite enquête ». Celle qui occupait des tâches surtout administratives a alors confronté la soignante que l’on entend sur la vidéo, une infirmière dont l’identité est protégée par une ordonnance de non-publication.

« Je lui ai demandé si elle avait traité la patiente d’épaisse. Elle m’a regardée, elle m’a souri et elle m’a dit : “Non, pas du tout, mais j’ai peut-être dit qu’elle agissait comme une épaisse”. »

L’infirmière-chef lui a dit que c’était « inacceptable » et a répété sa question. « Elle a mis ses deux mains sur ses hanches et m’a dit : “Tu le sais, je ne dis jamais des choses de même à mes patients. Je n’ai rien à me reprocher.” J’ai alors regardé dans la chambre de la patiente, j’ai vu qu’un membre de sa famille était avec elle, je me suis dit : “Elle est en sécurité” et je suis retournée dans mon bureau. »

État de la patiente

Or, à cet instant, Mme Echaquan n’allait pas bien du tout, tel que l’a démontré la preuve ces dernières semaines. Elle était sous contention physique et chimique, et contrairement à la pratique usuelle, personne n’était à son chevet.

La jeune candidate à l’exercice de la profession infirmière (CEPI), qui était responsable de Joyce Echaquan, tentait en vain de trouver quelqu’un pour assurer une surveillance, mais elle se butait à des refus, car il n’y avait pas assez de personnel sur le plancher. Ce n’est que plusieurs minutes plus tard qu’une préposée a réalisé que la patiente était en arrêt cardiorespiratoire. Elle a transféré Mme Echaquan en salle de réanimation, mais il était trop tard.

Jamais Josée Roch n’a demandé l’état de la patiente, a reconnu celle-ci. Elle est plutôt retournée à son bureau rappeler sa supérieure pour discuter de la vidéo. « J’avais besoin de soutien, que quelqu’un me dise quoi faire », a-t-elle expliqué.

Dans une entrevue accordée au Devoir en mars dernier, l’infirmière en chef racontait avoir cru sur parole son infirmière, d’autant plus que celle-ci avait la réputation de « chouchouter » ses patients.

« Infirmière sans faille »

Josée Roch reconnaît qu’elle ne s’est pas inquiétée outre mesure lorsqu’on l’a avisée que la patiente était transférée en réanimation. À son retour du dîner, elle a appris la mort de Joyce Echaquan.

Puis, un infirmier est entré dans son bureau en lui montrant une photo de l’infirmière qui circulait sur Facebook indiquant que « c’est elle qui avait tué Mme Echaquan ». Josée Roch a alors fait venir l’infirmière dans son bureau. Celle-ci aurait répondu : « De toute façon, on ne me reconnaît pas », a relaté Mme Roch.

La semaine dernière, l’infirmière avait plutôt indiqué que c’était Mme Roch qui aurait tenu ces propos affirmant qu’on ne la reconnaissait pas.

En soirée, la supérieure de Josée Roch lui a fait parvenir la vidéo. « Je n’en revenais pas ! Je ne pouvais pas croire qu’une de mes infirmières puisse avoir dit des choses comme ça […] J’avais la perception d’une infirmière sans faille. »

C’est au terme de cette séquence que la coroner a demandé à Josée Roch si on aurait cru la famille de la patiente, si celle-ci n’avait pas eu le réflexe de filmer. « C’est sûr que si c’était arrivé à mon bureau, on aurait pris ça en considération. Il y aurait eu une enquête […] J’espère qu’on aurait cru la famille. »

L’avocat de la famille, Me Patrick Martin-Ménard, n’en est pas convaincu. « Si on n’avait pas eu la vidéo, on n’aurait pas eu toutes les informations. Et ça nous amène à penser que le cas de Joyce n’est malheureusement pas isolé. »

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