Des milliers de réfugiés reçus au Canada doivent vivre plus de trois ans sans leurs enfants

Trente-neuf mois. C’est la longue attente que doivent subir des milliers de réfugiés reçus au Canada pour enfin être réunis avec leurs enfants, selon les plus récentes données obtenues par Le Devoir. « Un délai inacceptable », dénonce le Conseil canadien pour les réfugiés, qui implore le gouvernement fédéral de le ramener à six mois maximum.

Dans un bureau de Fami-Jeunes, un organisme communautaire de Saint-Henri, Sophie ne peut réprimer ses larmes, qu’éponge aussitôt le masque qu’elle a sur le nez. Séparée depuis deux ans de quatre de ses enfants qui sont restés en Afrique, cette mère, qui tait son vrai nom pour la sécurité de sa famille, se fait un sang d’encre pour eux. « Je ne comprends pas pourquoi c’est si long », lance-t-elle, impuissante.

Mariée de force à un homme influent et violent dont elle est devenue la troisième épouse, Sophie a dû fuir son pays il y a deux ans lorsque son mari a découvert que l’enfant qu’elle portait pourrait ne pas être de lui. L’arme qu’il a pointée sur sa tempe ne lui a pas laissé le choix.

C’est sans ses quatre enfants et enceinte de huit mois qu’elle a débarqué à Montréal un jour froid de l’hiver 2019. Reconnue comme réfugiée un an plus tard, au tout début de la pandémie, Sophie a pu déposer sa demande de résidence permanente en incluant ses enfants comme personnes à charge. Mais depuis un an, son dossier semble stagner.

« Mon ex-mari ne veut pas que d’autres s’occupent de mes enfants. Ils sont maltraités. Les coépouses ont commencé à dire qu’ils sont des bâtards. Ils sont déscolarisés », raconte-t-elle, encore sous le choc de son départ précipité. La jeune mère a des nouvelles de temps à autre par une voisine, qui garde secrètement un œil sur ses enfants. Elle dit avoir vu des cicatrices et des marques sur leurs corps, parle avec effroi du viol de l’aînée.

Trois ans d’attente

Selon le ministère fédéral de l’Immigration, en septembre dernier, 45 000 réfugiés reconnus par le Canada étaient en attente d’une résidence permanente, qui est obtenue en deux ans environ. Mais plusieurs d’entre eux, qui ont joint à leur dossier leurs enfants restés dans le pays d’origine, doivent prendre leur mal en patience. Car à l’heure actuelle, la résidence permanente des personnes à charge est traitée en 39 mois, soit plus de trois ans, selon les récentes données fournies par Immigration, Réfugiés et Citoyenneté Canada (IRCC).

« C’est brutal », laisse tomber Janet Dench, directrice générale du Conseil canadien pour les réfugiés (CCR). « C’est une honte pour nous comme société de permettre un tel délai pour amener des enfants auprès de leurs parents. »

Elle déplore que certaines informations, notamment sur les délais de traitement par bureau de visa, ne soient plus rendues publiques depuis quelques années. « Ça nous permettait de voir où était le problème et de faire pression. On savait que, dans les bureaux de visa en Afrique, c’était toujours très long », explique-t-elle. « Maintenant, c’est comme si les personnes réfugiées étaient invisibles dans le système. »

Loin de leurs enfants, les personnes réfugiées ne peuvent pas s’intégrer à la société canadienne, souligne Mme Dench. « Plus vous les faites attendre, plus vous les bloquez dans la poursuite de leur éducation et de leur formation professionnelle », dit-elle. « L’attention des mamans est là-bas. Elles ne pensent qu’à envoyer de l’argent à leurs enfants, à essayer de les faire venir ici. »

Quatre ans sans ses filles

Ayant fui son pays d’Afrique en 2017, Estelle, qui ne révèle pas son identité pour protéger sa famille, gère à distance ces jours-ci l’organisation des anniversaires de ses deux filles de bientôt 8 et 12 ans. « Elles se sont réveillées un matin, et je n’étais plus là. Ça fait quatre ans que je ne suis plus là », raconte la jeune trentenaire, les yeux pleins de larmes. « Je ne suis pas équilibrée à l’intérieur de moi. Oui, je fais des cours pour travailler dans la santé, mais pour bien réussir, ça demande d’être entouré par les gens qu’on aime. »

Assise sur un banc de parc, cette mère de famille parle ouvertement de sa dépression, de ses pensées suicidaires et des médicaments qu’elle prend pour dormir. Et pour endormir sa douleur de ne plus voir grandir ses filles. « L’autre jour, ma fille m’a demandé : “Maman, es-tu vraiment en vie ?” parce qu’un garçon de l’école s’est moqué d’elle en lui disant que, comme je n’étais jamais là, je devais être morte », raconte-t-elle. « Pourquoi l’immigration du Canada ne me laisse pas être avec mes filles ? Elles ont besoin de moi, et j’ai besoin d’elles ! »

Estelle a reçu le statut de réfugiée à l’automne 2019, soit deux ans et demi après son arrivée. Elle a obtenu sa résidence permanente en février dernier, mais ses filles, inscrites comme personne à charge à son dossier, n’ont toujours pas leurs visas. Ils sont en traitement au bureau canadien des visas à Dakar, au Sénégal. « Avant, je me disais que rien n’avançait parce que je n’avais pas ma résidence. Mais maintenant, je l’ai, alors donnez-moi mes enfants ! » lance Estelle, entre les larmes et la colère.

Augmenter les seuils ?

Porte-parole du NPD en matière d’immigration, la députée de Vancouver-Est, Jenny Kwan, se dit très touchée par la situation. « Je ne peux imaginer la détresse et l’angoisse que ces personnes vivent », lance-t-elle en entrevue au Devoir. Elle demande aussi un délai de six mois maximum pour la réunification avec les enfants. « Pourquoi le gouvernement canadien ne se dépêche pas de traiter ces demandes ? C’est un mystère pour moi », dit-elle, en indiquant attendre des réponses à ses questions. « Il n’y a aucune justification à ça. »

Pour Janet Dench, si certaines mesures ont été mises en place pour faciliter le traitement, la seule façon de faire changer les choses est d’augmenter le seuil de l’immigration humanitaire qui, pour 2021, est de 23 500 réfugiés. « Quand on nous disait en septembre dernier qu’il y avait 45 000 réfugiés en attente d’une résidence, c’est que le gouvernement, en toute connaissance de cause, a décidé que des dizaines de milliers de personnes allaient devoir attendre au moins une autre année. »

Entre-temps, Ottawa doit reconnaître son obligation de réunir rapidement les enfants et leurs parents, quitte à ce que ce soit au moyen d’un permis de séjour temporaire. « On parle d’enfants. Ce n’est pas comme s’il y avait beaucoup de vérifications à faire à propos de leurs antécédents criminels », juge-t-elle.

Interrogé sur ce sujet, le ministre de l’Immigration, Marco Mendicino, a rappelé au Devoir qu’au cours des trois dernières années, le Canada a été un chef de file mondial en matière de réinstallation de réfugiés. Sur la stricte question des délais, il a reconnu que la pandémie compliquait les choses. « Dans un monde idéal, on peut faire plus, a-t-il dit. C’est la raison pour laquelle nous continuons à faire des investissements et que nous avons modifié nos politiques. »

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